Le mal de vivre – Barbara


 

Nénuphars
Nénuphars

On sait que Barbara est décédée de ce mal de vivre qu’elle traînait depuis l’enfance ( « ça vient de loin« ). Cette chanson est comme un petit signe de la main.

La dépression, terme médical, n’est jamais employé. Le mal de vivre est autrement plus imagé et garde ce côté indéfini souligné par l‘emploi de « ça ». Nous l’avons tous ressenti un jour ou l’autre, de manière heureusement passagère chez la plupart d’entre nous.

Ca ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin

Ca s’est traîné de rive en rive, la gueule en coin

Un peu comme le Horla de Maupassant, ce mal de vivre est personnifié et il est laid et sournois : « la gueule en coin ». Le terme « gueule » le rabaisse au rang de malfrat ou d’animal. Il vous a suivi sans se montrer et arrive pendant votre sommeil, lorsque vous êtes sans défense.

Et puis un matin au réveil, c’est presque rien

Mais c’est là

Il ne prend pas de place, tapi dans son coin « presque rien » cependant le terme « mais », mis en valeur en tête de vers, dément ce « presque rien » et montre bien que c’est plus grave qu’il n’y parait.

Un petit clin d’œil aux romantiques ou au spleen baudelairien : la mélancolie peut être arborée comme un signe de distinction.

On peut le mettre en bandoulière ou comme un bijou à la main,

Comme une fleur en boutonnière

Ce mal de vivre n’est pas comparable aux grandes souffrances, il est même souvent méprisé. Cependant, l’expression « pas forcément » laisse entrevoir la profondeur d’un mal qui peut n’apparaître que comme une larme qui perle aux paupières. Surtout, c’est l’étirement dans le temps et la permanence qui caractérise cette douleur muette avec la répétition de « jour », employé une fois pour l’aube : « le jour qui vient » et une fois pour le soir : « le jour qui meurt ». Pour la première fois, le champ lexical de la mort est amorcé. L’alexandrin est d’ailleurs étiré avec l’ajout de quatre syllabes supplémentaires.

C’est pas forcément la misère, c’est pas Valmy, c’est pas Verdun

Mais c’est les larmes aux paupières au jour qui meurt au jour qui vient

 Cela touche tout le monde sans distinction : « tous » comme le montre aussi l’énumération des noms géographiques éloignés. C’est inhérent à la nature humaine et devant cette souffrance, nous sommes bien semblables : « même« . Pourtant, ce mal ne rassemble pas, chacun reste seul avec le possessif singulier « son mal ».

Qu’on soit de Rome ou d’Amérique, qu’on soit de Londres ou de Pékin

Qu’on soit d’Egypte ou bien d’Afrique ou de la Porte Saint-Martin

On fait tous la même prière, on fait tous le même chemin

Qu’il est long lorsqu’il faut le faire avec son mal au creux des reins

 Ce chemin de vie semble « long » lorsque l’énergie et l’envie de vivre ne sont plus là : « ça vous ensommeille ».

Il n’existe pas de solution, d’outils, de médicaments efficaces d’après la chanteuse : « les mains nues » et la bonne volonté : « vouloir » ne suffit pas :

Ils ont beau vouloir nous comprendre ceux qui nous viennent les mains nues

Muré dans son mal, le malade se sent très seul et il est si malheureux qu’il est assailli de pensées morbides:

Nous ne pouvons pas les entendre

 Alors seul dans le silence d’une nuit qui n’en finit plus

Voilà que soudain on y pense à ceux qui n’en sont pas revenus

La clarinette accompagne ces pensées puis laisse place à l’accordéon car Barbara a voulu terminer sur une note optimiste et le dernier couplet reprend la structure grammaticale et les sonorités du premier mais le vocabulaire est opposé : le « mal de vivre » a laissé place à la « joie de vivre« , « ensommeille » à « émerveille », « traîné » à « promené ».

Elles viennent de loin aussi, du plus profond de nous-même, les forces qui nous aident à surmonter le mal. Cette « joie » est personnelle aussi, chacun la trouve à sa manière comme le montre l‘emploi du possessif: « ta joie »

Et sans prévenir ça arrive

Ca vient de loin

 Ca s’est promené de rive en rive

De rire en coin

 Et puis un matin au réveil, c’est presque rien

Mais c’est là, ça vous émerveille, au creux des reins

La joie de vivre

Ta joie de vivre

8 commentaires sur « Le mal de vivre – Barbara »

  1. My French is very poor but I came a Stacie Kent version of this song and I fell in love with it. I have seen many translations of it but had not imagined that « le mal » referred to mental illness…perhaps something as banal and simple as back pain … why would they come to us with bare hands? But this could apply to any pain in life… loss…physical..mental… we MUST live well to enjoy the joy of life.

  2. J’ignorai tout de cette chanson jusqu’à sa découverte – récente – dans l’interprétation de Jean Guidoni (sur un coffret 4 disques) et je dois avouer qu’elle est bouleversante. La version originale – écoutée aujourd’hui, est également magnifique. Sur le plan musical, c’est un titre très simple et c’est cette simplicité qui me touche. Plus qu’une clarinette, je crois avoir reconnu un saxophone (celui de Michel Portal) et j’adore particulièrement le moment où il intervient dans la chanson.

    Le jeu de Michel Portal est incroyablement sobre (son solo ne dure même pas quelques secondes) et on s’étonne presque qu’il n’en fasse pas un tout petit peu plus, avant que l’accordéon ne revienne pour un dernier galop d’adieu – dans un style plus proche de celui de Piaf…

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