Les Feuilles mortes – Jacques Prévert


 

feuilles d'automne dans une forêt du Morvan
feuilles d'automne dans une forêt du Morvan

Ce poème a fait le tour du monde sur la musique de Kosma, traduit sous le titre d’Autumn Leaves  et interprété par les plus grands artistes, d’Edith Piaf à Nat King Cole, Juliette Greco ou Tom Jones.  Gainsbourg rend hommage à l’auteur dans une de ses meilleures chansons.

Avec des mots simples, une construction de phrases quasi enfantine, Jacques Prévert a su nous faire ressentir cette inexplicable impression d’être unique au milieu d’une multitude de semblables. Tous les amoureux ont eu cette sensation de vivre quelque chose d’exceptionnel. Évidemment l’Amour garde un grand A quand il est mort et qu’il est ainsi paré de toutes les qualités qu’il aurait perdues dans l’usure du quotidien.

Prévert jongle entre singulier («tu», «je») et pluriel (« les feuilles mortes »), métaphores et couleurs «sépia», singularité de ce couple particulier et généralité soulignée par un présent à valeur de vérité générale pour évoquer cet étrange sentiment.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle

Tu vois, je n’ai pas oublié

Ou plus loin

Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais

Mais la vie sépare ceux qui s’aiment

L’automne, saison de la mélancolie, rappelle la « Chanson d’Automne » de Paul Verlaine.

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Et Lamartine écrit :

C’est la saison où tout meurt

Aux coups redoublés des vents

«Tu étais si jolie» confirme d’ailleurs que l’amour a cessé avec la mort de la jeune femme, plaçant le poème dans le thème romantique de l’amour et la mort. On comprend mieux alors la phrase : «je voudrais tant que tu te souviennes». L’un des deux amants n’a plus la capacité de se souvenir, la mort a tout effacé, la mort encore une fois identifiée à la nuit, comme on le verra plus loin.

Les éléments naturels et climatologiques sont présents aussi dans ce poème : vent du Nord pour évoquer le froid, qui est aussi le froid de l’oubli et celui de la mort, à l’opposé de la chaleur brûlante de la passion amoureuse.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,

Les souvenirs et les regrets aussi

Et le vent du nord les emporte

Dans la nuit froide de l’oubli.

La pelle rappelle celle du fossoyeur et c’est comme si tout ce qui avait été si vivant et si beau était devenu déchet à jeter à la poubelle ou à enterrer.

Originalité de Prévert, cette belle image des pas sur le sable, le sable sur lequel on ne peut rien construire de durable.

Mais la vie sépare ceux qui s’aiment

Tout doucement, sans faire de bruit

Et la mer efface sur le sable

Les pas des amants désunis

Rien n’est plus silencieux que le bruit des cheveux qui deviennent gris,

dit un proverbe. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive et tout d’un coup, les bons moments appartiennent au passé.

Oh! je voudrais tant que tu te souviennes

Des jours heureux où nous étions amis

En ce temps-là la vie était plus belle,

Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui

Les sensations sont exacerbées lorsqu’on est amoureux, c’est pourquoi le soleil même, qui éclaire tout le monde, semble différent. Les oppositions été / automne, passé / présent, chaleur /froid se répondent aussi à travers cette image.

Le conditionnel «voudrais», souligné par l’adverbe intensif «tant» marque tout le déséquilibre d’un amoureux dépossédé tandis que l’imparfait ajoute à la nostalgie et se heurte de manière répétitive à un présent implacable avec le vers en forme de refrain:
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Mais le narrateur réagit et emploie un futur de l’indicatif, mode de la certitude, qui offre un tournant volontaire et positif à la chanson, accentué par la répétition de « toujours », ce mot si souvent utilisé par les amoureux pour combattre la fragilité de leur sentiment.
Malgré le temps qui passe, il n’oubliera pas ( « Tu vois, je n’ai pas oublié ») et même remerciera pour le bonheur passé ‘(« mon amour remercie la vie »). Le souvenir de ce bonheur -là ne se jettera pas avec les feuilles mortes.
 Tu étais ma plus douce amie

Mais je n’ai que faire des regrets

Et la chanson que tu chantais

Toujours, toujours je l’entendrai!

Ce passage prend un ton suranné, qui rappelle les poètes de la Pléiade ou le roi-poète Charles d‘Orléans:

Je n’ay plus riens, a me réconforter

Qu’un souvenir pour retenir lyesse.

(Lyesse s’écrit aujourd’hui «liesse» et signifie ici «joie, plaisir»).

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer ce beau texte dans son intégralité, en guise de conclusion sur l‘intemporalité du mal d‘amour.

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,

Puisqu’il me fault loing de vous demorer

Je n’ay plus riens, a me réconforter

Qu’un souvenir pour retenir lyesse

——

En allégeant par Espoir, ma destresse

Me convendra le temps ainsi passer,

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,

Puisqu’il me faut loing de vous demorer

——-

Car mon las cueur, bien garni de tristesse,

S’en est voulu avec que vous aler,

Ne je ne puis jamais le recouvrer,

Jusque verray vostre belle jeunesse,

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse

13 commentaires sur « Les Feuilles mortes – Jacques Prévert »

  1. Bonjour Ann,
    Comme je n’ai pas encore reçu de réponse à mes questions./propos concernant Les Feuilles, j’en profite pour vous faire savoir que ces fameuses feuilles mortes figurent aussi dans une autre chanson de Prévert. Vous le saviez peut-être déjà, mais moi, je ne connais pas du tout mon Prévert. Dans  »Confession Publique » on retrouve le vers suivant:
     »nous avons arraché les feuilles mortes du calendrier »
    Enfin la lecture/interprétation/traduction des feuilles mortes ne s’en fait pas plus facile. Mais il me semble inévitable que Prévert a seulement eu en vue les feuilles mortes de l’automne. C’est pas seulement Yesterday, mais aussi le dernier vers d’une des branches du Roman de Renart qui me vient à l’esprit:  »ce qui est fait, n’est mie à refaire ». Les feuilles mortes métaphore pour le passé qui ne reviendra jamais. J’aimerais bien savoir ce que vous en pensez. Cordialement, Henk

  2. Bonjour Ann,
    Voilà que j’ai enfin réussi à mettre un peu d’ordre dans mes questions et pensées sur papier virtuel.
    Alors, je suis tout à fait d’accord avec votre idée que la notion de la mort est un peu partout présente dans la chanson. Pas étonnant parce qu’un grand amour qui se meurt, qui finit contre son gré, et le mal d’amour qui s’ensuit, peuvent provoquer des sentiments aussi véhéments qu’on éprouve après la mort, tragique ou non, de ses proches ou de ceux qu’on aime beaucoup. Il s’ensuit normalement une période de deuil et on continue grosso modo à vivre sa vie. Mais ceux qui aiment à la folie croient couramment que leur vie n’a plus aucune importance après ce grand amour perdu. Reste une tristesse insurmontable. Oh, cet affreux mal d’amour. C’est une maladie, pas nécessairement mortelle, mais quand même parmi les plus graves maladies qui puissent menacer la vie. La notion de l’amour perdu et de la mort se rapprochent donc tout naturellement. Jusqu’ici nous sommes d’accord, je crois.
    La nuit froide, la pelle du fossoyeur, la menace de l’oubli total, et certainement les feuilles mortes, ça évoque l’idée de la mort aussi, je suis toujours d’accord. Pour la pelle pourtant avec une certaine réserve, j’y vois d’abord la signification de quantités énormes, interminables (de feuilles, souvenirs et regrets). Comme dans  »il a de l’argent à la pelle ». En hollandais on a le dicton suivant: Quand il met le feu à son argent aujourd’hui, ça brûlera encore demain.
    Mais la conclusion que sa bien-aimée est morte, dans les bornes de la réalité décrite dans la chanson, m’échappe. Il se peut, il se pourrait que ce soit vrai, mais je ne le vois pas.
    Je n’en vois pas la preuve dans le premier vers:  »je voudrais tant que tu te souvienne »
    Bien sûr, les morts se souviennent de rien, mais il est aussi bien possible qu’elle vit toujours et que l’amant déçu craint seulement qu’elle n’ait fait déjà un bon bout de chemin pour oublier leur amour passé. Qu’elle a continué sa vie de tous les jours, l’été, son séjour au bord de la mer, une fois passé. Sans qu’elle y pense trop souvent. Il est bien possible qu’elle n’est plus hantée par les souvenirs de cet amour comme c’est bien le cas avec son amant. Ça va de soi qu’il voudrait qu’il en serait autrement. Lui, il est toujours amoureux d’elle. Mais morte ou en bonne santé, il est évident qu’il craint qu’elle ne souffre pas du même mal d’amour que lui. L’amour est une chose incommode comme a dit Madame de La Fayette, si je me rappelle bien.
     »Tu étais si jolie » ne peut me convaincre non plus qu’elle est morte. J’ai rencontré plusieurs jolies filles/femmes qui étaient jolies à me faire perdre la tête, mais hélas, ces jours de bonheur appartenaient bientôt au passé. Enfin, je les trouvais si jolies à l’époque, et pour autant que je sache, elles sont encore jolies aujourd’hui, en tout cas elles ne sont pas mortes. Contrairement aux amours passionnés que nous avons vécu.
    Mais c’est surtout le vers suivant qui semble contredire que sa bien-aimée est bien morte en réalité.
    La vie sépare ceux qui s’aiment
    Tout doucement, sans faire de bruit
    Prévert parle de la vie qui sépare les amants et non pas de la mort. Je n’ai jamais entendu dire après la mort de quelqu’un que la vie les avait séparés. Me semble pas logique et même peu croyable en tant que  »liberté poétique ». Quand la mort est reliée à la séparation, je pense surtout à des tournures comme  »jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Phrase bien connu qui fait partie des voeux pendant la célébration d’un mariage. En anglais, allemand et hollandais, c’est pareil:  »until death do us part »,  »bis dass der Tod uns scheidet », etc. Il me semble presque évident que les amants de la chanson ne sont jamais arrivés au point de se marier.
    C’est donc une phrase que je ne peux pas comprendre autrement que comme la vie de l’un et de l’autre suit des chemins différents. Chacun rentre chez soi et reprend sa vie quotidienne. Conséquence assez naturel après un séjour au bord de la mer en été. En plus ça va tout doucement, sans faire du bruit. C’est à dire sans qu’il y ait querelle munie de gros mots ou scènes hystériques. Je ne peux pas m’imaginer qu’un déces inattendu, imprévu, sans doute tragique, se faisait de la sorte.
    J’ai provisoirement traduit la phrase comme  »les vagues de la vie font flotter les amants de plus en plus loin l’un de l’autre ». Cela n’est pas très beau en français, mais croyez-moi, en néerlandais ça va (sans que ça fasse penser à des îles flottantes dans une mare aux canards). L’équivalent de flotter en hollandais évoque un image bien précis que le courant de la vie même crée une distance de plus en plus grande entre les deux. Mais là j’arrive au noyau de mon problème: pour cette traduction il faut absolument que les deux amants soient vivants. Je ne peux pas laisser flotter les deux amants sur les vagues de la vie quand l’une est morte, noyée pour ainsi dire, tandis que l’autre nage dans le mal d’amour et le néant. Ça serait un image ridicule.
    Alors je me demande si je n’ai pas bien lu, compris, le texte de la chanson. Je n’y vois qu’une très belle complainte d’un amant déçu et un mal d’amour bien sympathique et même optimiste. C’est tellement bien fait! A mon opinion la chanson remonte directement à la poésie courtoise du moyen-âge, je dirais même en fait partie. Prévert n’est pas poète mais troubadour par excellence. D’autre part, d’une façon que je ne puis m’expliquer le vers  » les feuilles mortes se ramassent à la pelle » me fait penser à  »Yesterday all my troubles seemed so far away » des Beatles. Une chanson assez comparable dans lequel l’amante est disparue pour une raison inconnue (why she had to go, I don’t know), laissant l’amant dans le désespoir et le mal d’amour. Mais ici non plus, rien n’indique qu’elle est morte. Est-ce que la mort de la bien-aimée de Prévert m’a echappée? Ou est-il bien possible qu’elle est toujours en bonne santé et grandmère archivieille (la chanson est de ’45) à disons Bourges ou Briançon?
    Je suis tombé quelque part sur l’explication que les feuilles mortes renvoyaient aux vieux calendriers à déchirer dont on déchiraient les pages quand le jour était passé. Ses pages déchirées auraient été nommées ‘couramment  »des feuilles mortes ». Dans le texte de Prévert les feuilles mortes indiqueraient donc une éternité (pour l’amant) de jours passés sans elle (et peut-être ci-inclus les jours avec elle). En tout cas il peut les ramasser à la pelle. Une interprétation qui ne fait que renforcer l’opposition entre le passé abondant de passion perdu et le présent de l’amant. Même fausse, l’idée me plaît. Je vous remercie,(et la vie), de votre attention. Cordialement d’Amsterdam, Henk

    1. Bonjour Henk,
      La vie m’a séparée quelques temps de ce blog mais me revoilà et je vous remercie beaucoup pour cette longue et très intéressante contribution. Je pense que vous avez raison, seul l’amour est mort. Si les traces de cet amour disparaissent, le souvenir, lui, reste et devient éternel grâce à la poésie.
      Cordialement
      Ann

  3. Bonjour Ann,
    Mille excuses pour ne pas avoir encore posé mes questions. Je n’ai, hélas, pas eu le temps de les formuler clairement jusqu’à maintenant. Il me faut aussi plus de temps que je n’avais cru pour écrire en français, une besogne ni facile, ni quotidienne pour moi. Quand-même, j’espère le faire sous peu. Mes questions portent surtout sur votre explication que la bien-aimée soit nécessairement morte. Cordialement et a bientôt, Henk

  4. J’ai lu et très apprécié votre exposé sur les feuilles mortes. Je suis actuellement en train d’essayer de faire une traduction de la chanson en néerlandais pour une amie qui est chansonnière de jazz. Traduire, c’est pas facile du tout, mais votre explication m’est très utile. J’ai quand même une question sur votre explication qui me brûle au coeur. Est-ce que je pourrais vous la poser? Cordialement, Henk

  5. c’est parfait , j’avais un exposé sur jacques prévert et les feuilles mortes , cette recherche m(a vraimment plus. MERCI beaucoup

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