L’Horloge – Charles Baudelaire


Le Défenseur du temps
Le Défenseur du temps

Mylène Farmer a repris dans une de ses chansons le dernier poème de Spleen et Idéal : L’Horloge. Cette place finale ne doit évidemment rien au hasard : à la fin, c’est la pendule du salon qui nous attend, comme le chantait Jacques Brel.

Le texte évolue de l' »Horloge », premier mot, vue comme un dieu, jusqu’à l’homme, narrateur ou lecteur, à la fois soumis à la loi implacable du temps et traité de « vieux lâche » parce qu’il gardait néanmoins son libre arbitre pour trouver l’or caché dans chacune de ces secondes de vie…et qu’il ne l’a pas fait, par paresse ou par peur.

L’aiguille de l’horloge est comparée à un doigt menaçant comme le doigt du Dieu de l’Ancien Testament qui se poserait sur chacun de nous. On en sent le poids. Le futur apparaît donc comme une menace : « se planteront », mesurée à l’aune du passé : « souviens-toi ! » car rien ne fait plus peur que de savoir que d’anciennes douleurs, bien connues et déjà éprouvées, vont revenir.

On remarquera en particulier dans les deux premiers vers comment le rythme haché en groupes de trois pieds, la ponctuation ou les groupes de souffle font entendre ce martèlement régulier des secondes. Dans le deuxième vers, les allitérations dentales et « t » ou en « d », l’assonance en « i » ou en « oi » soulignent cet effet de tic tac : « doigt »/ »dit »/ »toi »

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Mais le passé n’est pas que douleur. Hélas, les plaisirs, eux, ne semblent pas devoir revenir et même leur souvenir s’effiloche comme un vieux morceau de tulle. La somme de plaisir semble comptabilisée « pour toute sa saison » et elle n’est pas donnée mais « accordée » avec toute la réticence que ce terme apporte et encore n’est-ce que que pour être peu à peu reprise. Le mot « délice » n’est pas sans rappeler « le jardin des délices » de Jérôme Bosch. La « saison » de l’homme ajoute encore à l’impression de brièveté de sa vie.

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

La précision du temps qui passe est indiquée par les secondes de l’horloge, unifiées en un singulier « La seconde », sorte d’insecte qui grignote votre vie et dont le bruit qui chuchote à votre oreille vous agace trois mille six cent fois par heure, c’est dire à quel point.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Il faut savoir que Baudelaire préférait le minéral ou les matières froides comme l’acier à la vie biologique : végétaux ou animaux.

Il oppose donc son gosier de métal à cet insecte grignoteur de vie. Le poète parle toutes les langues parce qu’il partage l’humaine condition.

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!

Image cauchemardesque encore que ce sinistre joueur qui gagne à tous les coups ou que ce gouffre qui avale le temps comme un trou noir en vidant la clepsydre, cette horloge de l’antiquité fonctionnant à l’eau.

Image bien connue, la nuit englobe la vieillesse et son angoisse et s’oppose au jour qui représente la jeunesse et ses plaisirs.

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c’est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Enfin à la dernière strophe sonne la dernière heure. Baudelaire n’imagine pas être seul lors de son agonie : un dieu : le Hasard, a choisi le moment. Le mariage avec la Vertu n’a malheureusement pas été consommé et le moribond en a lourd sur la conscience.

Presque au dernier vers il reste encore une auberge au bout du chemin pour l’ultime étape : ce « Repentir » qui laisse un espoir jusqu’au dernier moment mais cette étape même est dépassée (si Baudelaire était optimiste, cela se saurait !) et le repentir lui-même est associé dans ce « tout »et « il est trop tard ! » est le mot de la fin du poème et de la vie.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

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