C’est une chose étrange à la fin que le monde – Aragon


Ce poème d’Aragon est un condensé de l’art particulier du poète : le choix des mots associé à un ton lyrique et un charme un peu désuet, le sentiment de confidence que l’on partage grâce à quelques exemples précis ont fait de ce texte l’un des plus appréciés de cet auteur.

Le premier vers n’en est pas le titre mais c’est dommage car le véritable titre « Que la Vie en Vaut la Peine » ressemble fort à une platitude dans sa formulation naïve. Le premier vers donc a été repris avec bonheur comme titre par Jean d’Ormesson pour son dernier roman.

C’est une chose étrange à la fin que le  monde

On croirait entendre un auteur du XVIIème avec le choix de « chose » et de l’expression « à la fin » ainsi que par la construction « c’est…que », construction qui a en outre l’avantage de placer « monde »  à la rime.

Ce poème est souvent réduit. Il est un peu long pour notre époque de zapping mais surtout il est inégal et certaines parties sont très «datées» et personnelles et perdent le caractère universel qui fait tout le bonheur du reste du texte. Je rappelle que ce poème est le deuxième sur les quatorze du recueil Les Yeux et la Mémoire, écrit en 1954 alors que le poète communiste a douloureusement et …tardivement perdu quelques illusions sur la politique de Staline.

Mais reprenons notre lecture :

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

Le début du second vers fait penser à Victor Hugo

Demain matin je partirai

 Ou à la chanson d’automne de  Verlaine

Je m’en vais au vent mauvais

En effet, c’est au soir de sa vie que l’homme se sent proche du départ mais la seconde partie du vers amène une idée personnelle puisqu’il fait cette terrible soustraction des illusions de jeunesse avec le terme « sans » dans « sans en avoir tout dit ».

Malgré cette prétérition, Aragon tente rapidement par quelques exemples de nous faire imaginer l’immensité de ce qui reste à dire :

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Afin de mieux nous faire mesurer la diversité de la vie, il choisit des contraires : « midi » « nuit » / « incendie », « noire »./ « bonheur », « déchirures » / « moments », « immense » mais avec beaucoup de finesse, il ajoute des nuances aux excès : ainsi la nuit a des déchirures blondes, rien n’est totalement et définitivement  bon ou mauvais, noir ou blanc, tout en étant très intense.

Les trois strophes suivantes, venant après la vision de ces moments exceptionnels, vont apporter une réflexion pleine d’humilité et c’est surtout pour ce passage que j’aime ce texte.

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit

D’autres viennent. Ils ont le cœur que j’ai moi-même

Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime

Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix.

En effet, cette vie à laquelle nous tenons tant (le « on » dénote une pensée universelle), sans y réfléchir vraiment ( souligné par l’emploi de « croit »), ce miracle extraordinaire, n’est pas unique. Notre vie ne vaut pas plus que celle d’un ou d’une autre. On pense à Jules Supervielle et à son jeu de cartes :

… cette carte

Qu’une autre a remplacée

C’est un nouveau visage

Le jeu reste complet

Aragon poursuit en soulignant la similarité de nos sentiments et réactions d’être humain avec « comme moi » ou le choix de verbes préfixés avec « re » signifiant « à nouveau » et bien sûr la répétition anaphorique de « d’autres »ou « il y aura toujours ». Le futur laisse s’effacer le locuteur dans le passé.

D’autres qui referont comme moi le voyage

D’autres qui souriront d’un enfant rencontré

Qui se retourneront pour leur nom murmuré

D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

Bien sûr, chaque exemple renvoie à une symbolique :se retourner vers l’amie qui murmure votre nom, c’est toute la beauté et l’histoire d’une relation humaine, lever les yeux vers les nuages, c’est chercher une transcendance divine…

II y aura toujours un couple frémissant

Pour qui ce matin-là sera l’aube première

II y aura toujours l’eau le vent la lumière

Cette énumération se conclut par ce qui pourrait devenir une expression reprise comme les morales des fables de La Fontaine :

Rien ne passe après tout si ce n’est le passant.

  Ce passant, ce personnage insignifiant que l’on ne cherche même pas à connaître, à rencontrer, dont on ne se souvient pas, c’est chacun de nous bien sûr.

Avec le « je », Aragon se différencie cette fois-ci de ses frères humains : les gens. La réflexion devient personnelle et n’englobe plus le lecteur.

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre

Cette peur de mourir que les gens ont en eux

Oui, on nous donne la vie et puis on nous l’enlève mais sachons rendre grâce pour ce cadeau.

Comme si ce n’était pas assez merveilleux

Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.

Oui je sais cela peut sembler court un moment

Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine

Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine

L’image est ici incroyablement juste : nous voulons toujours plus comme si le bonheur était une eau salée et qu’ayant trempé nos lèvres, nous ayons encore plus soif qu’avant.

Et la mer à nos soifs n’est qu’un commencement.

  Après ce passage sur les bons moments, voici énoncée toute la dureté de la vie :

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches

Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté

Parmi les épreuves, la vieillesse n’est pas des moindres :

Cet impossible choix d’être et d’avoir été

Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.

  Le renard, ici personnification de l’amertume, rappelle l’anecdote de ce jeune spartiate qui cachait cet animal sous ses vêtements et le laissa ronger sa poitrine sans broncher plutôt que d’avouer :

Malgré la guerre et l’injustice et l’insomnie

Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard

L’amertume et Dieu sait si je l’ai pour ma part

Porté comme un enfant volé toute ma vie.

Pire encore que la vieillesse, l’enfer c’est les autres, comme l’a si bien dit Sartre. Ah la méchanceté des « gens », ces autres qui tout d’un coup ne vous ressemblent plus !

Malgré la méchanceté des gens et les rires

Quand on trébuche et les monstrueuses raisons

Qu’on vous oppose pour vous faire une prison

De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un martyre.

 

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond

Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine

C’est Voltaire cette fois-ci qui me vient à l’esprit : « Gardez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ». Et bien sûr l’allusion au Christ qui illustre toute la détresse de celui qui ne trouve pas de secours vers ses proches, qui ne rencontre qu’indifférence ou il devrait y avoir compassion, ce mot tiré du latin cum patior, souffrir avec, qui voit le mal à l’œuvre chez ceux qui sont pourtant ses semblables..

Malgré les ennemis les compagnons de chaînes

Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font.

 

Malgré l’âge et lorsque, soudain le cœur vous flanche

L’entourage prêt à tout croire à donner tort

Indifférent à cette chose qui vous mord

Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.

  Je dois dire qu’à mon avis Aragon s’étend un peu longtemps sur cette noirceur humaine avec un choix de vocabulaire et de ton plus inégal. Il règle ses comptes personnels, « criant où son fer le ronge ».

La cruauté générale et les saloperies

Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école

Malgré ce qu’on a pensé souffert les idées folles

Sans pouvoir soulager d’une injure ou d’un cri.

Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures

Les séparations les deuils les camouflets

Une tardive et légère autocritique, plutôt une justification même, juste avant la fin : cette foi en un paradis sur terre que le communisme aurait apporté, un peu à la façon chantée par John Lennon dans Imagine. Car c’était bien de foi qu’il s’agissait, la raison n’y avait pas sa place, sinon les intellectuels français auraient réagi bien plus tôt. La naïveté est soulignée par la répétition quasi enfantine de « tout ce qu’on voulait ».

Et tout ce qu’on voulait pourtant ce qu’on voulait

De toute sa croyance imbécile à l’azur.

 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

Le « merci » est un peu restrictif et d’ailleurs ne termine pas le poème, contrairement à ce qu’annonce Aragon. Le ton lyrique s’est perdu en route, avec la naïveté des illusions, et donne comme l’impression de deux poèmes juxtaposés avec le clivage de « mais pourtant » en début de septième strophe. De ce fait, la conclusion, bien alambiquée, ressemble plus à une méthode Coué qu’à l’expression d’un sentiment profond mais cela même est émouvant : que d’efforts il faut parfois pour rester positif, certains soirs de la vie !

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