Baudelaire – Les Phares


 

Rembrandt
Rembrandt

Dans ce long poème du recueil  Spleen et Idéal, Charles Baudelaire évoque l’œuvre de peintres majeurs, un peintre par strophe, pour saisir ce que chacun cherche à exprimer par le truchement de son art. 

Rubens avec un champ lexical de farniente (oubli, paresse, oreiller) ouvre le défilé. Même les actions comme « aimer«  sont niées, la vie n‘est que « biologique, mais non moins mystérieuse:

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,

Oreiller de chair fraîche où l‘on ne peut aimer

Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse

Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer;

 On se perd dans les mystères de « Léonard de Vinci, qui nous renvoient à notre propre mystère.

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,

Où des anges charmants, avec un doux souris

Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leurs pays

Avec Rembrandt, le mystère se fait pénombre habitée et l’éclair de lumière qui le traverse n’est pas le moindre mystère, de même que le crucifix. L’ordre des mots du deuxième vers est à l’image même de ce grand crucifix sur lequel le regard glisse.

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,

Et d’un grand crucifix décoré seulement

 Où la prière en pleurs s’exhale des ordures

Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement;

 Michel-Ange n’apporte aucune réponse à ce mystère de la vie et de la mort, de l‘être et du non-être:

« lieu vague où l’on voit » […] « se lever tout droits

Des fantômes puissants qui dans les crépuscules

Déchirent leur suaire en étendant leurs doigts ;

Puget choisit d’autres modèles, une beauté ignorée, paradoxale, tombée dans la boue et qu’il « ramasse » :

Colères de boxeur, impudence de faune,

 Toi qui sus ramasser la beauté des goujats

Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,

Puget, mélancolique empereur des forçats;

A l’inverse Watteau va chercher dans l’étourdissement de la fête des décors qui cachent une inquiétude domptée par la folie. La lumière ne vient pas de l’intérieur, ce n’est pas la lumière de l’esprit, bien au contraire.

 Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,

Comme des papillons errent en flamboyant,

Décors frais et légers éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant;

Autre essai de réponse, Goya et ses scènes d’horreur, déliquescence reflétée par les miroirs d’une vieillesse sans dignité qui veut encore séduire et à l’inverse mais tout aussi repoussante: l’innocence bafouée des lolitas.

Goya, cauchemar plein de choses inconnues

De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats

De vieilles au miroir et d’enfants toute nues

Pour tenter les démons ajustant bien leur bas;

 L’opposition entre le mystère suggéré qui côtoie un décor très simple et immuable se retrouve chez Delacroix.

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges

Ombragé par un bois de sapins toujours vert

Où sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

Passent, comme un soupir étouffé de Weber;

Toutes ces images de la vie sous toutes ses formes, biologique, mystérieuse, active, réfléchie, passionnée ou détachée et de la mort, sous plusieurs aspects aussi : « crucifix« , « fantômes« , « sommeil » sont en quelque sorte déposées en offrande aux pieds de Dieu. Les trois derniers quatrains sont une pure merveille, étrangement sonores après l‘exposé d‘œuvres picturales, comme si toute expression artistique se résumait à un même cri.

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes

Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,

Sont un écho redit par mille labyrinthes

C’est pour les cœurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles

Un ordre renvoyé par mille porte-voix

C’est un phare allumé sur mille citadelles

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois

Car c’est vraiment , Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

Un commentaire sur « Baudelaire – Les Phares »

  1. Quelle justesse !
    Dommage que Baudelaire n’a pas connu Chagall, j’aurais aimé avoir son sentiment
    « des ânes ailés et des brebis égarées qui espèrent de verts pâturages, des buissons toujours ardents qui raniment des coeurs éplorés… »
    Merci !

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