Le Curé et le Mort – La Fontaine


curé
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Voici une petite fable tirée d’un fait divers de l’époque, rapporté par Mme de Sévigné. La manière dont La Fontaine s’empare du sujet me fait un peu penser à certaines chansons de Brassens : décidément, notre auteur classique n’a pas pris une ride !
La présentation comique est soulignée par une construction parallèle mais le parallélisme des positions des deux personnages prendra tout son sens au cours de la fable.

Un mort s’en allait tristement
S’emparer de son dernier gîte;
Un curé s’en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.

« s’emparer » montre que la tombe est la seule possession que peut convoiter le mort, contrairement aux vivants, comme le curé, qui ont plus de choix et d’envies. Le curé a du temps de vie mais il est pressé de passer à autre chose, ressemblant à chacun de nous, toujours en hâte.

Le ton est léger, familier même: le possessif « notre » fait un objet du défunt, comme l’adjectif empaqueté ». Tout est à sa place et en ordre comme le montrent les adverbes « bien et dûment »

Notre défunt était en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,

Le mort ne connaîtra plus de saison et ne se déshabillera plus. Là s’amorce déjà un petit clin d’œil coquin : il ne se mettra plus nu pour profiter des plaisirs charnels de la vie. Le curé serait plus prompt à enlever sa robe, lui, comme nous le verrons.

Et vêtu d’une robe, hélas! qu’on nomme bière,
Robe d’hiver, robe d’été,
Que les morts ne dépouillent guère.

Le curé semble dans son rôle aussi : « à l’ordinaire ». C’est la routine, donc. Pas de sentiment ni de pitié. On « récite » en pensant à autre chose. La quantité y est :  « maintes », souligné par la longue énumération et le retour de la même conjonction de coordination « et », mais pas la qualité.  Il nous semble entendre ces litanies.

Le pasteur était à côté,
Et récitait, à l’ordinaire,
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons
Et des versets et des répons:

Et à quoi donc pensait le brave curé? Mais à  l’argent que cet enterrement va lui rapporter !

«Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons;
Il ne s’agit que du salaire.»

Le « que » restrictif marque bien que seul l’argent est en cause. Le mort n’est pas pleuré et on se fiche bien de ce qu’a été sa vie et s’il ira en enfer ou en paradis.
Mais pourquoi le curé était-il gai ? Et voilà qu’il a un nom, ce curé ! En fait « Messire Jean Chouart » est une façon rabelaisienne de nommer le pénis. Le pénis qui va pouvoir assouvir ses désirs grâce à l’argent du mort. Pas de cœur ni de cerveau en action chez ce curé mais un sexe et un appétit puisqu’il est question de vin avec le terme « feuillette », qui rime d’ailleurs avec « popette », c’est-à-dire « proprette », « jolie » et « Paquette », nom d’une autre jeune femme à qui il va pouvoir faire des cadeaux de lingerie. Les deux appétits sont liés. Voilà pourquoi ce curé est nommé directement comme son pénis.

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor,
Et des regards semblait lui dire:
« Monsieur le Mort, j’aurai de vous
Tant en argent et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.»

Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette
Du meilleur vin des environs;
Certaine nièce assez popette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée,
Un heurt survient: adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée:

On remarquera la rapidité avec laquelle l’affaire est terminée : la vie bascule en une seconde.

« Le paroissien en plomb », belle périphrase pour signaler que le mort pèse suffisamment lourd (son cercueil est en plomb) pour être un « objet contondant » et pour entraîner  dans la mort le pauvre curé.

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur
Notre curé suit son seigneur
Tous deux s’en vont de compagnie.

La morale ressemble à d’autres moralités de La Fontaine : celle de Perrette et le pot au lait ou encore celle du vieillard et des deux jeunes hommes : nous ne savons jamais quand arrive la fin et il est inutile de miser sur l’avenir, avec ce que nous ne possédons pas encore. Cependant, toute notre vie, nous oublions le présent et attendons l’avenir, avec l’espoir qu’il sera meilleur.

Proprement toute notre vie
Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au Lait.

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