Léviathan – W S Merwin


William Stanley Merwin est un poète américain né à New York City en 1927.

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Le mieux est de lire d’abord le poème à voix haute pour ressentir tout l’effroi des sonorités. Mais si vous n’avez que de vagues idées sur le Léviathan, consultez déjà mon article le Léviathan  

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This is the black sea-brute bulling through wave-wrack,

Ancient as ocean’s shifting hills, who in sea-toils

Travelling, who furrowing the salt acres

Heavily, his wake hoary behind him,

Shoulders spouting, the fist of his forehead

Over wastes grey-green crashing, among horses unbroken

From bellowing fields, past bone-wreck of vessels,

Tide-ruins, wash of lost bodies bobbing

No longer sought for, and islands of ice-gleaming,

Who ravening the rank flood, wave-marshalling,

Over-mastering the dark sea-marches, finds home

And harvest. Frightening to foolhardiest

Mariners, his size were difficult to describe :

The hulk of his is like hills heaving,

Dark, yet as crags of drift-ice, crowns cracking in thunder,

Like land’s self by night black-looming, surf churning and trailing

Along his shores’ rushing, shoal-water boding

About the dark of his jaws; and who should moor on his edge

And fare on afoot would find gates of no gardens,

But the hill of dark underfoot diving,

Closing overhead, the cold deep, and drowning.

He is called Leviathan, and named for rolling,

First created he was of all creatures,

He has held Jonah three days and nights,

He is that curling serpent that in ocean is,

Sea-fright he is, and the shadow under the earth.

Days there are, nonetheless, when he lies

Like an angel, although a lost angel

On the waste’s unease, no eye of man moving,

Bird hovering, fish flashing, creature whatever

Who after him came to herit earth’s emptiness.

Froth at flanks seeking soothing to stillness,

Waits; with one eye he watches 

Dark of night sinking last, with one eye dayrise

As at first over foaming pastures. He makes no cry

Though that light is a breath. The sea curling,

Star-climbed, wind-combed, cumbered with itself still

As at first it was, is the hand not yet contented

Of the Creator. And he waits for the world to begin.

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Je vais maintenant donner quelques indices ou pistes pour aller plus avant dans la découverte de ce texte.

Les nombreuses allitérations font entendre le vacarme des vagues [v]  et plus loin [g] [k], sur le bruit du vent avec les sifflantes ou  encore insistent sur la force brute du monstre [b]. Plus loin encore, avec « seeking soothing to stillness », l’alliteration en [s] souligne peut-être son aspect de serpent.

Aux sons s’ajoute dans le vocabulaire le noir et les nuances de gris, de vert, avec les lueurs pâles des glaces.

Sur ce fond tourmenté, dérivent des objets hétéroclites : restes de naufrages, noyés, déchets emportés par la marée…dont on reparlera.

A cela s’ajoute la dimension temporelle : « ancient », « no longer », « first created »…

Dès le premier vers apparaît cette masse noire et brutale. Le verbe « bulling » est formé à partir du nom « bull », ce qui ajoute le mouvement à l’énergie et la violence animale. Il se fraye un passage à travers des vagues presque solides comme le sous-entend  l’assemblage des deux termes vagues et varech.

La présentation « This is » suivie de l’article défini « the » marque qu’il n’existe qu’un seul monstre marin de telle ampleur.

This is the black sea-brute bulling through wave-wrack,

L’adjectif « ancient » le place d’emblée dans les temps les plus reculés, en fait dès la création du monde. Il est vieux comme l’océan lui-même mais la comparaison n’est pas directe. Pour donner plus d’énergie à l’image, l’auteur a choisi de le comparer à d’autres masses, liquides celles-ci : les collines (hills) en mouvement (shifting) que sont les vagues.

Ancient as ocean’s shifting hills, who in sea-toils

La phrase extrêmement longue comporte trois relatives commençant par « who ». Ce pronom relatif répété se trouve en milieu de vers, le rejet qui s’ensuit donnant encore cette impression de remous, de mélange des actions, et aussi d’allongement, de masse qui force son chemin à travers les flots depuis presque une éternité. Il ne force d’ailleurs pas son chemin simplement à travers les eaux mais dans les filets marins (sea-toils), donc dans des mailles venant du monde des humains.

La métaphore de l’océan vu comme une terre à cultiver, déjà apparue avec « hills » est renforcée avec « acres » et furrowing » (tracer un sillon) et plus loin par « fields ».

Travelling, who furrowing the salt acres

Le rejet de « Heavily » fait ressentir le temps nécessaire à avancer face à ces forces contraires et bien sûr insiste sur cette masse qui se déplace. De même « hoary » place ce déplacement dans une temporalité inhumaine : l’image de l’écume blanche dans le sillage est associée à des cheveux blancs, rappelant que le monstre vient de la nuit des temps.

Heavily, his wake hoary behind him,

Avec l’emploi de « spouting », les épaules sont  une masse d’eau jaillissant hors des profondeurs. La violence du front vu comme un poing qui s’écrase répond à la description du décor. On remarquera comme une rime en début des mots d’un même groupe [s] qui associe encore plus « shoulders » et « spouting » , l’élément corporel devenant ainsi liquide, et ensuite [f] pour « fist » et « forehead ».

Shoulders spouting, the fist of his forehead

L’élément avec lequel ce monstre se confond ou contre lequel il se bat, ou encore dans lequel il se meut fait également horreur par sa violence ou parce qu’il est formé de déchets liquides (« wastes ») ou solides (tide-ruins), d’une animalité non maîtrisée (« horses unbroken ») ou encore de vestiges de naufrages ou de corps (« bone », « bodies »). En fait, de tout ce dont on ne veut pas ou plus dans le monde humain civilisé … ou de ce qu’on ne veut pas voir de nous-mêmes dans notre inconscient.

Over wastes grey-green crashing, among horses unbroken

From bellowing fields, past bone-wreck of vessels,

Une petite remarque en passant sur la beauté de l’expression « bellowing fields », ces champs marins qui mugissent comme des animaux.

Tide-ruins, wash of lost bodies bobbing

Des mouvements ridicules : le tressautement des corps dans les vagues, ces corps oubliés qu’on ne recherche plus, ou celui des déchets inutilement apportés et remportés par la marée.

No longer sought for, and islands of ice-gleaming,

Cette longue proposition se termine de  manière surprenante par cette froide lueur des îles de glace ou plutôt par des îles dont la matière même semble être un scintillement de glace. Iles inhospitalières donc, qui s’ajoutent à l’aspect hétéroclite des déchets.

On repart sur la dernière proposition commençant par who et sur des termes étrangement associés : le monstre dévore le déluge mais avec une idée de grade, de position dans la nature ou dans la société. Il est le plus fort, le maître. Cette idée se poursuit avec « marshalling » (mise en ordre) et « mastering ». En trois gérondifs, on passe progressivement du désordre à un ordre forcé : l’océan, les masses liquides, sont domptées par plus fort qu’eux.

Who ravening the rank flood, wave-marshalling,

Over-mastering the dark sea-marches, finds home

Son oeuvre de mise en ordre accomplie, le Léviathan trouve enfin sa maison et, de manière décalée par le rejet en début de vers suivant et de ce fait mise en valeur avec un effet de surprise : la moisson. Fin de cette longue phrase et début d’une nouvelle ère avec la phrase suivante : la rencontre avec les hommes, les marins.

And harvest. Frightening to foolhardiest

Mariners, his size were difficult to describe :

Cette rencontre est d’entrée une épouvante pour les plus follement intrépides de par sa taille. S’ensuit donc une description physique, commençant par une comparaison de sa carcasse avec des collines qui se  soulèveraient. On retrouve cette correspondance entre la terre et la mer, comme si le monde sec et le monde humide ou le monde d’en-haut et le monde d’en-bas étaient symétriques et se répondaient.

The hulk of his is like hills heaving,

Cette masse, cette obscurité, cet aspect sombre ne sont pas uniformes mais toujours en mouvement (« drift »), en reliefs (« crags »), en éclats de lumière (« ice », « crowns ») et en vacarmes soudains (« cracking », « thunder »). Au passage, on remarque également que les royaumes (crowns) comme les icebergs (ice) finissent par s’effondrer.

Dark, yet as crags of drift-ice, crowns cracking in thunder,

Cette masse se profile comme une terre dans la nuit et l’auteur poursuit sur cette image, mais cette terre s’annonce dangereuse : des remous près des rivages, des probabilités de hauts-fonds vers les mâchoires.

Like land’s self by night black-looming, surf churning and trailing

Along his shores’ rushing, shoal-water boding

About the dark of his jaws; and who should moor on his edge

Les deux rejets en tête de vers accentuent l’impression d’instabilité.

Le conditionnel souligne l’improbabilité d’un homme assez téméraire pour accoster sur pareil rivage. Cet explorateur ne trouverait pas ce qu’il cherche : l’entrée de jardins ( ou un jardin d’Eden ?). Restent ces portes qui semblent ouvrir sur le néant.

And fare on afoot would find gates of no gardens,

Quatre groupes nominaux de longueur décroissante semblent filmer la descente dans l’au-delà : la plongée dans ce monde liquide d’en-bas, qui se referme au-dessus de la tête, le froid des profondeurs et la mort par noyade.

But the hill of dark underfoot diving,

Closing overhead, the cold deep, and drowning.

On remarquera les sons à l’initiale des mots du vers précédent qui soulignent cette descente : [c][c] [d] [d]

Qui ne fuit pas le Léviathan, symbole peut-être de notre animalité inconsciente, se condamne donc à une descente aux enfers ou à l’oubli.

La phrase suivante fait allusion au fait que les noms bibliques portent en eux leur destin, dans le symbolisme des lettres. Le « l » hébreu, le lamed, est la seule lettre qui appartient au monde d’en  haut et à celui d’en bas en s’inscrivant au-dessus et en-dessous de la ligne. Cette lettre apparaît deux fois dans le mot nuit. On trouve ensuite le vav qui est le pont entre le monde visible et l’invisible. Comme le yod qui le suit et qui apporte l’énergie, il appartient au tétragramme signifiant Dieu. La lettre tav, dernière lettre de l’alphabet hébreu, symbolise la mort. Le noun final peut signifier « ce qui est caché au fond des profondeurs marines ».

Le poète voit dans ce nom le destin de « rouler », comme une suite de cycles peut-être. Il est souvent représenté comme un serpent avec une forme en spirale, une suite d’anneaux.

He is called Leviathan, and named for rolling,

Les dragons sont en effet créés au cinquième jour, d’après la Genèse.

First created he was of all creatures,

Pour revoir l’histoire de Jonas, cliquez sur le lien. Le choix du verbe « held » fait penser au geste de tenir quelqu’un sur des fonts baptismaux. Il a tenu Jonas pour qu’il ne sombre pas dans le néant mais qu’il revive, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, après ces trois jours de retraite forcée.

He has held Jonah three days and nights,

L’inversion du groupe sujet et verbe être en fin de vers, comme deux vers plus haut et un vers plus loin, semble insister sur l’existence du Léviathan, sur sa pleine présence en ces lieux.

He is that curling serpent that in ocean is,

Il est la terreur et l’ombre du monde d’en-bas.

Sea-fright he is, and the shadow under the earth.

La phrase suivante allège un peu le côté obscur du monstre, lui apporte comme une ambivalence avec « angel » / « lost angel » et des prépositions comme « although », « nonetheless ». A cette ambivalence répond « unease » (cet être monstrueux est plus difficile à cerner, à caractériser) et cet ange comme posé sur ce qui est perdu, ce qui n’a plus d’utilité met mal à l’aise.

Une soudaine immobilité tant physique (no eye moving, lies, waits, stillness) que temporelle (days) étonne après la furie des éléments de la première partie du texte.

Days there are, nonetheless, when he lies

Like an angel, although a lost angel

On the waste’s unease, no eye of man moving,

Nous retrouvons la Genèse avec le ciel et la terre symbolisés par les oiseaux et les poissons, les premiers avec un vol immobile, les seconds avec une présence comme intermittente (« flashing ») et cette étrange créature (l’homme ?) qui arrive ensuite pour recevoir du Père comme en héritage la vacuité de la terre.

Bird hovering, fish flashing, creature whatever

Who after him came to herit earth’s emptiness.

On cherche l’apaisement.

Froth at flanks seeking soothing to stillness,

Ambivalence encore avec chaque oeil qui regarde l’un le crépuscule et l’autre l’aube. On remarquera que l’ordre est celui de la Genèse, la nuit arrivant avant le jour. Le temps s’étire : comme au commencement, lorsque les eaux semblaient des pâtures. « As at first » – comme au commencement – est répété au long du poème. Ici, cela s’oppose à « last », le temps du Léviathan va du commencement à la fin des temps, du premier matin à la dernière nuit. Mais le Léviathan est aussi renversement, monde symétrique et opposé : qui sait si de la nuit des temps violents (actuels ?) ne va pas enfin surgir un nouveau matin, semblable au premier matin en ce sens qu’il est l’aube d’un nouveau monde ?

Waits; with one eye he watches 

Dark of night sinking last, with one eye dayrise

As at first over foaming pastures. He makes no cry

Courte phrase  suggérant l’arrivée du premier souffle de vie avec le premier rayon de lumière. Nous restons dans la Genèse : « as at first it was ».

Le Léviathan est associé avec d’autres éléments : les étoiles (avec le mouvement ascendant qu’elles entraînent), le vent ( qui « peigne » ou donne un aspect plus lisse, plus soigné, plus apte à vivre en société), la mer ( les boucles qu’elle dessine pourraient être un symbole de l’acceptation et de l’obéissance, un peu comme on courbe la tête) et la spirale du serpent forment ensemble comme la main du Créateur. Mais cette main n’est pas encore satisfaite. Nous savons maintenant ce qu’attend le Léviathan : le commencement du monde, de l’Histoire, ce qui peut sous-entendre que notre monde actuel ne serait qu’une ébauche dont il ne resterait que des déchets dans une sorte de soupe originelle d’où naîtrait un monde futur. Un nouveau cycle ou un nouvel anneau du Léviathan…

Une sorte de négation de cri de nouveau-né, de lumière qui serait comme un souffle : il y a là comme une étrange naissance.

Though that light is a breath. The sea curling,

Star-climbed, wind-combed, cumbered with itself still

As at first it was, is the hand not yet contented

Of the Creator. And he waits for the world to begin.

On appréciera la force du terme « begin » terminant paradoxalement le poème.

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