Saturne, chanson de Georges Brassens


les roses de la vie
les roses de la vie

Brassens, de santé fragile, a souvent évoqué le thème romantique de l’amour et de la mort ou la vieillesse dans ses textes. Dans ce poème qui s’inscrit dans la droite ligne de Ronsard et de Lamartine, de Du Bellay et d’Agrippa d’Aubigné, il évoque le temps qui passe en se référant au dieu romain Saturne. Les références à l’Antiquité sont fréquentes dans ses textes, signe d‘une solide culture classique. Avant lui, les poètes de la Pléiade entre autres, reprenaient les personnages de la mythologie romaine.

Un peu de versification

La chanson est apparemment composée de tercets. En fait il s’agit plutôt de distiques rimant à l’hémistiche et dont le deuxième vers est répété. Chaque vers se décompose ainsi en deux octosyllabes.

 « Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps

Il porte un joli nom Saturne, mais c’est un dieu fort inquiétant »

Evidemment, les mots placés à la rime sont ainsi fortement soulignés ainsi que le rapport entre eux: « Saturne/taciturne » et « temps/inquiétant »

Le champ lexical de l’ennui est fortement représenté (morne, taciturne, morose, désennuyer, « tuer le temps ») et souligne par opposition la fragilité humaine, à l’image d’une rose, qu’un instant d’ennui divin suffit à flétrir. La vie apparaitrait-elle comme ennuyeuse ? Ou la vie immortelle des dieux : quelle ennui que de ne jamais mourir ! Le champ lexical du temps est constant, présent dans chaque vers.

« En allant son chemin morose, pour se désennuyer un peu,

Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut »

Brassens aime user des jeux de mots qui créent des rapprochements inattendus: l’expression familière « tuer le temps » donne ainsi l’image d’un dieu au comportement très humain et annonce en même temps l’idée de la mort.

La chevelure est un attrait érotique féminin.  Le grain de sel fait écho à la gabelle, impôts sur le sel, en même temps que le cheveu blanc renvoie à « belle » comme à une photographie datant de quelques années.

« Cette saison, c’est toi ma belle, qui a fait les frais de son jeu

Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux »

La référence aux poètes d’antan:  « C’est pas vilain les fleurs d’automne, et tous les poètes l’ont dit » renvoie à des poètes comme Agrippa d’Aubignée « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise » par exemple.

Ou encore Ronsard, dans l‘Ode à cassandre, quoique de manière un peu moins galante « mignonne allons voir si la rose[…] Comme à ceste fleur la vieillesse fera ternir vostre beauté »

ou encore  « Quand vous serez bien vieille au soir à la chandelle »

ou Corneille

 « Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront

et saura faner vos roses comme il a ridé mon front »

à qui Brassens donne une jolie réponse de Marquise: « Peut-être que je serai vieille… ». En effet, tout le monde n’a pas la chance de vieillir !

Le jardin est vu comme « jardin du souvenir »

« Viens encore, viens ma favorite, descendons ensemble au jardin ».

Cette « descente » est à l’image d’une descente au tombeau, le terme désuet de «  favorite » faisant penser à une dame du temps jadis, autre chanson de Brassens. Quant au jardin, il renvoie aussi à Alphonse de Lamartine qui écrit l’émouvant poème Pensées des morts, à une époque où la tuberculose décimait ses proches. Ce poème est chanté par Brassens et se termine par cette réponse « je regarde le gazon » à la question « où sont ceux que ton cœur aime«.

 « Il faudra que Saturne en fasse des tours d’horloge, de sablier »

Le sablier est un des attributs de Saturne comme la faux.  Nous sommes bien dans la même saison d‘automne de la vie dont parle Lamartine.

« C’est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants »

« Viens effeuiller la marguerite de l’été de la Saint Martin »

La Saint Martin est fixée au 11 novembre. La fleur qu’on offre à cette époque est malheureusement souvent un chrysanthème que l’on dépose sur la tombe d‘un être cher ou comme Brassens le suggère ici, sur la tombe de sa bien-aimée avec qui il a effeuillé la marguerite comme tous les amoureux: « je t‘aime, un peu, beaucoup, passionnément… »

L’allégorie de la mort est ici très originale. Il est fait allusion à l’habituel squelette dénudé: « Et la petite pisseuse d’en face peut bien aller se rhabiller » et « en face » rappelle la séparation entre la vie et la mort comme une sorte d’Achéron qu’il faut traverser. Etrangement, la mort intemporelle paraît ici plus jeune que la vieille femme et surtout plus attirante.

L’attrait de la mort est un thème que l’on retrouve dans la chanson « Oncle Archibald », celui à qui on a volé l’heure à sa montre…

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14 commentaires sur « Saturne, chanson de Georges Brassens »

  1. Un peu étonné que vous parliez de Du Bellay comme l’auteur du sonnet « Quand vous serez bien vieille » (au soir à la chandelle et non « le soir au coin du feu »)…Ronsard va se retourner dans sa tombe…!
    D’autant que ce même sonnet dit aussi :
    « Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle
    Sous le poids du labeur à demi sommeillant
    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant
    Bénissant votre nom de louanges immortelles »

    Mais bon, tout le monde fait des erreurs…

  2. Existe-t-il une plus belle façon de dire je t’aime à la femme avec qui on vieillit doucement ?…. Irremplaçable Brassens…

  3. sans doute la plus profonde des chansons de brassens disparu depuis trente ans mais jamais autant present
    votre blog est admirable
    direct dans mes favoris
    je vous invite a visiter le mien
    patrick

  4. Je pensais à : « Comment Brassens exploite-t-il une réécriture moderne du carpe diem, » . Cela vous paraît-il correct?

  5. bonjour je souhaiterai trouver une problématique pour un commentaire basé sur saturne. Avez vous idées à me soumettre ?
    merci d’avance

  6. Bonjour Annick,
    De passage sur ton blog, moi qui aime Brassens, je ne pense pas du tout que la petite pisseuse d’en face face allusion à la mort, mais bien à une jeune fille, qui peut aller se rhabiller car Brassens fait une déclaration d’amour à « sa » femme qui vieillit… Un peu comme Réggiani « La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps… ». Bon, c’était en passant, j’espère que tu vas bien.. As tu eu mon dernier e-mail ?
    A bientôt
    Monique

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