Sonnet – Maurice Rollinat


La rose de Gerda
La rose de Gerda

 

Ce sonnet écrit en 1899 est d’un parfait classicisme dans la forme.  Je ne sais comment l’auteur a réussi un chef d’oeuvre ici, car ses autres poèmes sont triviaux et sans souffle.

Comme toute poésie, ce texte dit plusieurs choses à la fois.

On appréciera particulièrement l’image de la brume blanche qui monte des marais. Ce premier quatrain fait appel aux sens de la vue et de l’ouïe mais aussi à l’imagination, toujours plus libre la nuit.

A quoi pense la Nuit, quand l’âme des marais

Monte dans les airs blancs sur tant de voix étranges,

Et qu’avec des sanglots qui font pleurer les anges

Le rossignol module au milieu des forêts ?…

La nuit est le royaume des esprits :

La Nuit avec une majuscule est personnifiée : « Je pense donc je suis ». En hébreu, le prénom Leila est le mot « nuit ».

Les marais ont une âme qui s’élève de manière un peu fantomatique.

Le chant du rossignol émeut les anges.

Les bruits semblent être des voix.

Nous sommes dans un monde à la fois familier et étrange, caractéristique de la nuit.

Le second quatrain est encore plus sensuel, on ajoute le sens olfactif avec les parfums et celui du toucher avec les frissons. Belle image là encore que celle du ver luisant dans les fossés avec sa petite lueur colorée.

A quoi pense la Nuit, lorsque le ver luisant

Allume dans les creux des frissons d’émeraude,

Quand murmure et parfum, comme un zéphyr qui rôde,

Traversent l’ombre vague où la tiédeur descend ?…

Mais à quoi pensons-nous la nuit, devant la femme qu’on aime ? Une sorte de ver luisant n’allume-t-il pas dans le creux de ses reins des frissons d’émeraude ?

Les voix étranges de la strophe précédente sont devenues murmures, on se sent dans l’intimité que la nuit apporte. N’a-t-on pas parfois l’impression de côtoyer les anges  dans un acte amoureux qui est aussi une communion de deux âmes ? N’y a-t-il pas quelque chose de mystique ou métaphysique dans la nuit, que l’auteur a su transcrire ?

Le mystère ajoute au charme, bien sûr, au contraire du jour, avec sa lumière crue et les bruits de la civilisation. Qui n’a eu dans sa vie un moment où les nuits étaient plus belles que les jours ?

Elle songe en mouillant la terre de ses larmes

Qu’elle est plus belle encore, ayant le mystère des charmes,

Que le jour regorgeant de lumières et de bruit.

La terre humide est féconde. La Nuit a cessé de penser pour songer. Nous ne sommes plus dans le rationnel. Ce qui se passe semble être un rêve, comme le songe d’une nuit d’été de Shakespeare.

Et de ses grands yeux ouverts aux étoiles, la Nuit

Enivre de secret ses extases moroses

Aspire avec longueur le magique des choses.

La sensualité est devenue volupté avec les « extases ». Ces instants de plaisir où l’on côtoie les étoiles sont dans certaines croyances un acte religieux. Dans la mythologie grecque, Nyx est la déesse de la nuit.

La magie et l’ivresse de ces instants sont deux idées bien présentes dans le texte avec « magie » et « enivre ».

Le terme « chose » peut sembler bien trivial, comme peut l’être aussi ce même acte sexuel si l’on enlève le mystère. Mais c’est tout le  paradoxe d’un acte à la fois animal et divin.

 

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