La Chanson des Ingénues – Verlaine


Quel charmant poème et si actuel que cette « chanson » de huit quatrains.

Je vous laisse apprécier la musique du vers impair si cher à Verlaine.

Ces ingénues qui vivent dans des romans à l’eau de rose ont un point commun avec les filles des magazines ou de la publicité : elles n’existent pas !

Nous sommes les Ingénues

Aux bandeaux plats, à l’oeil bleu,

Qui vivons, presque inconnues,

Dans les romans qu’on lit peu.

Elles sont pour ainsi dire des clones : toutes identiques de physique et de comportement, elles ne sont qu’apparence. L’emploi de la première personne du pluriel est à ce titre symptomatique. Pas de petite frisette qui dépasse : les cheveux sont sagement coiffés en « bandeaux plats ». Rien qui pourrait les distinguer un tant soit peu.

Les rimes sont amusantes  : on ne peut prétendre vraiment connaître ces ingénues sans histoire et sans personnalité, ce qui est souligné par la rime ingénues/ inconnues, avec toutefois le petit clin d’oeil de « nues ». Elles ne pensent pas, l’oeil bleu est vide et rime avec « lit peu ».

Nous allons entrelacées

Et le jour n’est pas plus pur

Que le fond de nos pensées

Et nos rêves sont d’azur

Elles se déplacent ensemble « entrelacées »mais n’imaginez pas de couple lesbien, elles sont vides de tout désir ou sentiment. Verlaine insiste immédiatement, ce qui a le mérite là encore de souligner ce qu’on dément. D’ailleurs, il n’y a pas de « nuit », on ne parle que de jour et d’azur, c’est-à-dire d’air. Elles ont de l’air à la place du cerveau. Cela rappelle leurs yeux uniformément bleus. Le bleu est aussi la couleur de la Vierge.

Et que font-elles de leurs journées ?

Et nous courons par les prés

Et rions et babillons

Des aubes jusqu’aux vesprées,

Et chassons aux papillons;

Enfin des verbes d’action ! Enfin, plutôt d’occupation du vide. N’imaginez pas non plus de Diane chasseresse, elles ne chassent que les papillons. En fait, elles ne sont pas dans la véritable nature mais dans un décor.

Le quatrain suivant annonce déjà une autre étape.

Et des chapeaux de bergères

Défendent notre fraîcheur,

Et nos robes – si légères-

Sont d’une extrême blancheur;

David Hamilton a certainement dû lire cette description avant d’habiller les ingénues qu’il faisait poser pour ses célèbres photographies. Il ne manque que les moutons enrubannés de Marie-Antoinette.

Quelques mots parsemés ça et là font à nouveau dresser l’oreille par leurs double sens : la fraîcheur du teint bien sûr qui ne doit pas être trop hâlé mais aussi la fraîcheur attirante de la jeune fille. De même la légèreté des robes est bien soulignée par la mise entre tirets. On peut sauter assez vite de la légèreté de la robe à la légèreté de la femme. La blancheur est « extrême », quel extraordinaire qualificatif pour indiquer que l’on n’est pas dans la réalité, et si c’est trop beau pour être vrai, peut-être que cela cache de petits désirs inavouables.

On ne tombe pas amoureux de ce vide, mais de vieux grivois peuvent désirer cette apparence de pureté et de naïveté. Les libertins sont l’inverse exact de ces ingénues, et comme elles ce sont des personnages de romans. Les noms propres sont mis au pluriel, comme pour signifier qu’il s’agit de type d’hommes et qu’ils sont eux aussi dupliqués.

Les Richelieux, les Caussades

Et les chevaliers Faublas

Nous prodiguent les oeillades,

Les saluts et les « hélas »

Richelieu faisait fabriquer des bonbons à la cantharide, sorte de viagra avant l’heure. Caussade et le chevalier Faublas sont des personnages libertins de romans. Leur lourd comportement les ferait aujourd’hui traiter de « harceleurs » mais ces jeunes filles savent bien ce qu’elles veulent finalement, derrière leur apparente candeur.

On remarquera la progression : on commence par des regards appuyés « oeillades » puis on tente d’engager la conversation « salut » puis on s’est pris un râteau « hélas ».

Mais en vain, et leurs mimiques

Se viennent casser le nez

Devant les plis ironiques

De nos jupons détournés

Les naïfs semblent avoir changé de camp : ils se cassent le nez, appendice qui en rappelle un autre…

Par définition, l’ironie dit une chose pour faire entendre l’inverse. Que penser alors des « plis ironiques des jupons détournés » ?  Sont-ce les jeunes filles qui sont ironiques ou les plis ? Ces plis ne seraient-ils détournés (par les mains des jeunes filles) que pour inviter à aller plus avant… D’ailleurs nous voilà passés des robes aux jupons et des bandeaux plats aux plis, ces plis dans lesquels on cache des choses, et qui sont moins simples que le tissu plat mais combien plus élégants.

Et notre candeur se raille

Des imaginations

De ces raseurs de muraille,

Bien que parfois nous sentions

Voilà que la candeur semble être bien au fait de ce qu’imaginent les libertins. Le rire est devenu raillerie et est bien moins innocent que celui du deuxième quatrain.

Et puis ce « bien que », ce « parfois » annoncent une suite différente, commencent à lever un voile…

La périphrase est intéressante : les raseurs sont des gens que l’ont trouve rasoirs, ennuyeux et ces « raseurs de murailles » ont bien des choses à cacher mais à force de raser les murailles qui protègent la vertu des ingénues, ne vont-ils pas trouver la faille…?

Le dernier quatrain révèle l’avenir des ingénues. Les voilà comme nées au monde avec ce brusque « battre nos coeurs » sous nos mantes. Tiens, elles ont remis les manteaux, elles ne sont donc plus aussi blanches et transparentes, le ciel n’est vraisemblablement plus aussi bleu. Et les voilà qui pensent, et leurs pensers sont clandestins, comme les amours qui les attendent.

Battre nos coeurs sous nos mantes

A des pensers clandestins,

En nous sachant les amantes

Futures des libertins.

Et bien tout est dit.

 

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