Les vieux – Jacques Brel


La pendule du salon
La pendule du salon


Les vieux du temps de Jacques Brel ne ressemblent pas aux vieux d’aujourd’hui. D’ailleurs, il n’y a plus de vieux, seulement des personnes âgées, maquillées, déguisées en jeunes, qui n’ont plus de pendule au salon. Quelle tendresse pourtant pour ces vieux d’antan, qu’on ne cachait pas dans des maisons spécialisées, quelle sympathie, au sens premier du terme : « on souffre avec ».

 La vieillesse, c’est d’abord un rétrécissement sur tous les plans : intellectuel, sentimental, géographique. Cette impression d’être revenu de tout, d’avoir fait le tour… Ce rétrécissement n’est pas une question d’âge puisque Alexandra David Neel faisait renouveler son passeport à l’âge de 99 ans. Mais pour certains, c’est moins de passions, moins d’amis, des trajets plus courts, de moins en moins d’autonomie dans les gestes quotidiens.

 Ce rétrécissement apparaît d’entrée au tout début de la chanson de Jacques Brel :

 Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux

 Ils semblent ne plus vivre à la même époque que leurs voisins, entrer chez eux, c’est un peu voyager dans le temps et plonger dans un univers différent. Comme en voyage, c’est l’odorat ou l’ouïe qui sont sollicités.

Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d’antan
Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps

Les détails de leur vie passée reste leur secret, suggéré par la tournure interrogative.

Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier
Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières

On retrouvera beaucoup d’intensifs tout au long de la chanson : « trop » ou  « plus ». Cela donne l’impression d’être arrivé à l’extrême limite, de l’avoir même dépassée.

 Ils sont seuls avec la peur de mourir, de voir leur tour arriver inexorablement. Le glissement de l’âge à la pendule, cet objet familier qui peut être aussi aussi leur horloge interne, leur renvoie leur âge comme un miroir. On ne se voit pas vieillir, dit-on, mais la pendule est là pour le rappeler. Pourquoi pas plutôt un calendrier? Malheureusement, parce que le temps qui leur reste est si court qu’il se compte en heures.

Et s’ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends

Leur univers a peu à peu perdu toute couleur, toute saveur :

Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter

 Une belle image parle des difficultés à se mouvoir, des articulations qui se grippent, de l’arthrose, de l’ankylose de muscles qui perdent leur force : les rides de leur visage s’appliquent aussi à leurs gestes.

Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit

 Et leur espace vital se réduit :

Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit

Les vêtements semblent sortis de la naphtaline. Leurs sorties se réduisent aux enterrements mais le plus vieux, la plus laide, c’est déjà leur image d’un futur très proche.

Et s’ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux, l’enterrement d’une plus laide

Et comme un leitmotiv, la pendule revient comme une idée fixe.

Et le temps d’un sanglot, oublier toute une heure la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

A vivre si peu, mourir n’est pas vraiment mourir :

Les vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps

 La peur de quitter le compagnon ou la compagne qui a partagé les belles années de votre vie reste forte mais il n’y a rien à faire, comme le souligne la répétition du verbe perdre :

Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant

Ce qui est pire que la mort, c’est le fait d’être le dernier à partir. On peut aller en enfer avant même de mourir, et sans jugement, sans qu’il soit tenu compte de vos actions passées. C’est aussi cela être vieux :

Et l’autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n’importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer

 Il ne reste d’eux qu’une ombre, leurs vêtements mêmes se dissolvent en « pluie et chagrin ».

Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin

 Ils ne vivent pas dans le présent, ils ne font que le traverser et se sentent si peu à leur place qu’ils s’excusent :

Traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin

 La peur est toujours là et cette fuite devant l’inéluctable. La mort qui se rapproche s’entend dans ce leitmotiv de la pendule du salon qui marque à chaque fois son avancée par le changement de pronom personnel : « qui les attends » devient « qui dit je t’attends » :

Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t’attends

Mais cette fois-ci, c’est la dernière fois, comme si la vie entière n’avait été qu’une fuite et qu’on arrive au fond de l’impasse.

L‘expression « devant vous » est intéressante puisque ce vieux vous précède mais vous arrivez juste après et  bien sûr, à la fin, c’est de nous qu’il s’agit : la phrase est semblable parce que ce qui nous attend est semblable : la vieillesse et la mort n’oublient personne.

Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend

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