L’Orage – G. Brassens


éclair
coup de foudre

Lucienne Boyer avait créé la chanson « Parlez-moi d’amour » au succès mondial et, lassée qu’on lui en parle sans cesse, elle répondait invariablement « parlez-moi d’autre chose ».

De même Brassens prend comme point de départ la conversation habituelle des gens qui n’ont rien à dire, le thème du temps qu’il fait,  pour prendre le contre-pied et susciter immédiatement le sourire et l’intérêt de l’auditeur.

Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et me fait grincer les dents,

 L’explication suit, hissée à un niveau plus élevé par le choix de vocabulaire plus précieux « azur » et l’allusion mythologique « Jupiter »

Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qui me fut donné sur terre
Je le dois au mauvais temps, je le dois à Jupiter,
Il me tomba d’un ciel d’orage.

Le tonnerre est présenté comme une machiniste de théâtre, un technicien lumière qui « allume » ses projecteurs dans un décor plus qu’un contexte. Le « tonnerre de Brest » est un juron bien connu du capitaine Haddock, les « feux d’artifice » et la position « à cheval sur le toit » évoquent bien un décor de scène.

Par un soir de novembre, à cheval sur les toits,
Un vrai tonnerre de Brest, avec des cris de putois,
Allumait ses feux d’artifice.

 Un peu comme dans la chanson « mon ami Pierrot », la voisine arrive mais elle est si affolée qu’elle a oublié toute pudeur. Le sous-entendu sexuel est également présent dans « réclamer mes bons offices » et Brassens se présente comme toujours prêt à rendre ce service à une jeune femme un peu dénudée.

Bondissant de sa couche en costume de nuit,
Ma voisine affolée vint cogner à mon huis
En réclamant mes bons offices.

Elle plaint son époux mais l’auditeur a déjà envie de rire de ce futur cocu : en effet, malgré les nombreuses précisions sur le malheur de cet homme, on entend surtout qu’elle est seule et « disponible ».

« Je suis seule et j’ai peur, ouvrez-moi, par pitié,
Mon époux vient de partir faire son dur métier,
Pauvre malheureux mercenaire,
Contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps,
Pour la bonne raison qu’il est représentant
D’une maison de paratonnerre. »

Brassens marque la rapidité de ce « coup de foudre » puisqu’en trois vers, l’affaire est faite : il remercie pieusement l’inventeur du paratonnerre, fait ce que sa voisine demande : « être en lieu sûr » et comme elle demande surtout à être rassurée, on en arrive prestement au mot « câlins »

 En bénissant le nom de Benjamin Franklin,
Je l’ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins,
Et puis l’amour a fait le reste!

 C’est toujours la faute du mari trompé, ce que souligne le terme « erreur ». Les paratonnerres évitent les « coups de foudre », au sens propre comme au sens figuré.

Toi qui sèmes des paratonnerres à foison,
Que n’en as-tu planté sur ta propre maison?
Erreur on ne peut plus funeste.

Brassens reprend une formule toute faite mais à l’envers : Après le réconfort, l’effort : il faut faire « sécher » le mari, comme si le devoir conjugal était une corvée ménagère.

 Quand Jupiter alla se faire entendre ailleurs,
La belle, ayant enfin conjuré sa frayeur
Et recouvré tout son courage,
Rentra dans ses foyers faire sécher son mari

Et on se régale avec ce charmant et original rendez-vous d’amoureux :

En me donnant rendez-vous les jours d’intempérie,
Rendez-vous au prochain orage.

« Baisser les yeux », c’est aussi ravaler sa fierté. Au contraire, l’amoureux va la tête haute. Une bonne raison pour le chanteur puisque c’est pour mieux observer les nuages, dont il devient un spécialiste, comme le suggère le vocabulaire technique de météorologie. Mais sa vie se limite à un seul sens : la vue. L’amoureux en attente de sa belle ne profite plus de la vie, ne voit plus rien autour de lui. En croyant profiter d’une occasion facile, l’auteur est pris à son propre piège : il est tombé amoureux et c’est lui maintenant qui est d’un ridicule un peu attendrissant.

A partir de ce jour je n’ai plus baissé les yeux,
J’ai consacré mon temps à contempler les cieux,
A regarder passer les nues,
A guetter les stratus, à lorgner les nimbus,
A faire les yeux doux aux moindres cumulus,

Mais les plus belles histoires d’amour sont les plus courtes car elles évitent l’usure du temps:

Mais elle n’est pas revenue.

Son bonhomme de mari avait tant fait d’affaires,
Tant vendu ce soir-là de petits bouts de fer,
Qu’il était devenu millionnaire
Et l’avait emmenée vers des cieux toujours bleus,

 Et si chacun de nous rêvait de faire fortune pour partir dans des îles paradisiaques, Brassens prend à nouveau le contrepied en  qualifiant ces lieux d' »imbéciles », terme souligné encore par « on ne sait rien ». Et peut-être en effet que ne rien savoir de la souffrance ou du tonnerre, c’est être amputé de la vraie vie. Les gens heureux n’ont pas d’histoire !

Des pays imbéciles où jamais il ne pleut,
Où l’on ne sait rien du tonnerre.

Et tel est pris qui croyait prendre, la bonne affaire d’un soir est devenu un cruel chagrin d’amour. Finies les envolées lyriques et les allusions intellectuelles, l’homme se tourne vers Dieu, tout simplement, parce qu’il souffre vraiment, nous ne sommes plus dans le théâtre et la farce mais dans la « complainte ».

Dieu fasse que ma complainte aille, tambour battant,
Lui parler de la pluie, lui parler du gros temps
Auxquels on a tenu tête ensemble,
Lui conter qu’un certain coup de foudre assassin
Dans le mille de mon cœur a laissé le dessin
D’une petite fleur qui lui ressemble.

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