Dance me to the end of love – Leonard Cohen


amoureux dans une chambre

Tous les éléments de l’amour « torride » sont dans cette chanson, l’immense poésie de Léonard Cohen en plus: la danse, prélude au rapprochement des corps, la beauté telle que la perçoit l’amoureux, le violon pour le romantisme et pour l’art, fait de technique, voire de virtuosité, et d’imagination et enfin le feu intérieur (burning). Que de promesses dès la première ligne !  Que de désir aussi. Ajoutons la voix grave du chanteur, le rythme lent et comme retenu de la musique et nous voilà déjà ensorcelés comme le sont les amoureux.

On remarquera que les instruments de musique sont souvent associés au sexe masculin ou féminin. Le violon ici semble plutôt féminin et il est brûlant…Enfin on se souvient que dans la bible, Salomé fait ce qu’elle veut de son beau-père, l’ensorcelle en quelque sorte, uniquement par la beauté de sa danse.

Dance me to your beauty with a burning violin

Les images évoquées par ces mots se juxtaposent, l’amour n’a pas de logique, encore moins grammaticale. Le verbe danser prend une personne comme complément, comme si cette personne était un objet ( l’objet du désir…) et devenait elle-même une danse et que le but de cette danse soit la beauté, la beauté si chère à Léonard Cohen, la beauté d’un être, d’un paysage, d’un instant…

Aimer, c’est baisser la garde, c’est se mettre en danger psychologiquement. Et en amour, les sentiments comme les sensations sont extrêmes. Pas de tiédeur et de mesure donc dans le vocabulaire ( « panic »). La danse comme dans une transe vous amène à la panique.  Le désir aussi peut vous faire quitter toute raison. On traverse ce temps de panique et on va jusqu’au bout : « end of love ». Mais aimer, c’est aussi se sentir en sécurité auprès de l’être aimé, c’est aussi ne plus être éparpillé dans ses pensées ou dans ses actes mais complétement unifié, rassemblé, comme condensé à l’intérieur de soi-même ou, dans l’acte d’amour, à l’intérieur de l’autre. Comment ne pas être admiratif devant le poète qui parvient à dire tout cela et bien plus encore en si peu de mots.

Dance me to the panic till I’m gathered safely in

L’ autre, le double, l’âme sœur qu’on a toujours cherché, comme au cœur d’un déluge sans fin, d’une mer sans terre en vue, sans repère, apparaît alors comme l’annonce d’une terre promise où l’on bâtira sa maison, auprès de qui on passera sa vie. L’image de la colombe avec le rameau d’olivier, tellement complémentaires, symbolise aussi la paix du cœur.  Grâce à sa compagne, qui agit sur lui, il est grandi, élevé (lift) jusqu’à quelque chose de métaphysique.

Lift me like an olive branch and be my homeward dove

C’est enfin le bonheur d’être deux, seuls loin des témoins. On se découvre, goutant le plaisir de l’acte d’amour qui est aussi intense et aussi libéré que dans les plus belles légendes, qui devient intemporel et extraordinaire. On prend le temps de jouir pleinement. On est l’unique, aucun autre n’est allé aussi loin dans le plaisir.

Dance me to your beauty when the witnesses are gone

Let me feel you moving like they do in Babylon

Show me slowly what I only know the limits of

Dance me to the end of love

Après la fougue des débuts amoureux, voici venu le temps du mariage et de la tendresse, de l’engagement sur le long terme, d’un rythme plus lent, plus mesuré. On maîtrise mieux son corps, on fait durer le plaisir.

Dance me to the wedding now, dance me on and on

Dance me very tenderly and dance me very long

Ils sont ensemble (both of us), parfois se sentant minuscules face au mystère de l’amour, parfois se sentant grandis.

We’re both of us beneath our love, we’re both of us above

Dans la troisième et dernière partie de la chanson, le but ultime de l’acte amoureux apparait : la procréation. La danse, l’acte sexuel, se poursuit jusqu’à accepter les enfants qui demandent à naître.

Dance me to the children that are asking to be born

Arrive alors un nouvel élément: le tissu. Le sens est plus difficile à comprendre. Les baisers ont rendu les rideaux pour se cacher inutiles, dépassés et il faut les remplacer par une tente qui servira d’abri, bien que chaque fil soit déchiré. L’abri construit semble bien dérisoire : il s’agit peut-être d’un abri contre la solitude et l’abandon. L’amour use ce (et ceux ?) qu’il touche et on arrive à sa fin.

Danse me through the curtains that our kisses have outworn

Raise a tent of shelter now, though every thread is torn

La phrase qui sert de refrain prend donc à chaque fois un sens différent:

Dance me to the end of love.

Il faut encore passer à travers le tissu du gant à la fin pour pouvoir se toucher, ce tissu qui protège et qui pourrait séparer s’il n’était si fin. On est touché de toutes façons, par la main nue du début ou par la main gantée à la fin.

Ainsi, toutes les phases successives du désir amoureux ont été profondément ressenties au long de cette chanson, qui se termine par le refrain et par les mots the end of love..

Suzanne de Léonard Cohen