Le Lièvre et la Tortue – Jean de La Fontaine


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Cette fable publiée en 1668 est destinée au Dauphin, un enfant de 6 ans. Elle est facile à comprendre, ce qui explique son succès auprès de générations d’écoliers.

Pour une fois, la morale arrive en tête en un alexandrin aux deux hémistiches équilibrés, bien séparés par une forte césure. L’opposition entre « partir » et « courir » et entre « rien ne sert » et « il faut » est ainsi soulignée

Rien ne sert de courir; il faut partir à point.

La Fontaine présente ensuite les personnages sans en privilégier ni en qualifier aucun, comme deux concurrents sur la ligne de départ.

Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.

En un vers et demi, la tortue lance le défi. Elle est lente, certes, mais elle apparaît déjà comme celle qui a un temps d’avance : la force de proposition, l’initiative. Le lièvre répond en un demi-vers (soit trois fois moins de temps), par deux courtes interrogations qui montrent surtout qu’il n’a pas pris le temps de réfléchir, il ne fait que répéter et s’étonner.

Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point

Si tôt que moi ce but. Si tôt ? Etes-vous sage ?

La Fontaine va maintenant souligner le caractère doublement léger du lièvre. « Animal » dénote la moindre intelligence et « léger » le caractérise certes physiquement mais aussi , là encore, sur ses faibles capacités intellectuelles.

Répartit l’animal léger.

Toujours prêt à s’amuser de tout, le voilà qui fait des plaisanteries sur sa concurrente qu’il appelle « ma commère » avec un brin d’irrespect, du genre « ma p’tite dame ». Je rappelle que l’ellebore est une plante utilisée par les anciens comme remède contre la folie.

Ma Commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d’ellebore.

La réponse de la tortue nous montre toute sa détermination, un peu style « elle ne savait pas que c’était impossible, alors elle l’a fait ».

Sage ou non, je parie encore.

Les enjeux ne semblent pas importants, on ne les décrit même pas. On verra plus loin que ce manque d’intérêt sera pourtant crucial.

Ainsi fut fait: et de tous deux

On mit près du but les enjeux.

Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire;

Ni de quel juge l’on convint.

En effet, les quatre pas du lièvre sont ceux qu’il est capable de faire lorsqu’il est réellement motivé, par exemple pour échapper aux chiens. Sans motivation, il aura besoin de plus de pas, et cette erreur de calcul sera décisive. Leçon de La Fontaine au futur monarque : ne jamais sous-estimer un adversaire.

Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire;

J’entends de ceux qu’il fait lorsque près d’être atteint

Il s’éloigne des Chiens, les renvoie aux calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Le lièvre va donc s’adonner à trois passe-temps de plus en plus inutiles et longs, dans le sens comme dans la forme.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir, et pour écouter

D’où vient le vent, il laisse la Tortue

Aller son train de sénateur.

Le placement de tortue en fin de vers est significatif : il l’oublie. L’expression « aller son train de sénateur » n’a pas perdu une ride aujourd’hui. La pauvre tortue a besoin de tous ses efforts : l’anaphore du sujet « elle » souligne sa persévérance.

Elle part, elle s’évertue;

Personnellement, j’adore la trouvaille du vers suivant :

Elle se hâte avec lenteur.

On revient au lièvre, qui oppose aux qualités et à la force de caractère de la tortue ses propres défauts : la suffisance, l’orgueil. Il est dans l’affectif, dirait-on aujourd’hui, ce qui explique son manque de lucidité.

Petit jeu : repérer les rejets (soulignés) et  les relier à l’effet produit ci-dessous :

Ce qui ne tient pas dans le vers :

  • marque le retard (après l’heure, ce n’est plus l’heure, après le vers non plus)
  • l’indifférence (on a oublié de le mettre dans le vers)
  • le résultat attendu du vers précédent

Lui cependant méprise une telle victoire;

Tient la gageure à peu de gloire;

Croit qu’il y va de son honneur

De partir tard. Il broute, il se repose,

Il s’amuse à tout autre chose

Qu’à la gageure. A la fin/, quand il vit/

Que l’autre/ touchait presque /au bout /de la carrière,/

Il partit comme un trait; mais les élans qu’il fit

Furent vains : la tortue arriva la première.

Comme souvent chez La Fontaine, le rythme permet de visualiser la scène : Chaque groupe de souffle marque un pas de la tortue (je les ai séparés par un « slash »).

Au contraire, le départ du lièvre est fulgurant : bien le faire sentir lorsque vous lisez ce texte à voix haute, ce qui est essentiel pour mieux le comprendre. De même, « les élans/ qu’il fit/furent vains » montrent les trois longues foulées du lièvre. On entend presque le « han » de l’effort et le souffle du coureur avec l’alliteration « f/v ».

Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi l’emporter! Et que serait-ce

Si vous portiez une maison ?

La tortue n’a pas le triomphe modeste : elle a non seulement gagné la course mais aussi son pari.

Les nombreuses interrogatives montrent que les deux personnages ne se comprennent pas.

 

Autres fables de La Fontaine étudiées dans ce blog:

Le Curé et le Mort – La Fontaine

Le Coche et la Mouche – La Fontaine

Le Renard et la Cigogne – La Fontaine

La Fontaine : la jeune veuve

Le renard et le bouc- fable de La Fontaine

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