La Mort et le Bûcheron – La Fontaine


Beauté hivernale
Beauté hivernale

La fable commence par la description d’un personnage puis s’élargit progressivement : Le bûcheron, le bois qui semble le recouvrir presque entièrement, le poids de ce fagot vu dans son ensemble puis élargi à un poids temporel ( le poids des ans), le son qui va avec l’image (gémissant), la position (courbé) qui est presque redondante car on l’imaginait déjà ainsi, et la marche pesante (là encore, La Fontaine en rajoute sur le poids).

Il fait des efforts énormes pour simplement retourner à sa maison qui ne semble guère confortable: « chaumine » est un diminutif de chaumière, ni accueillante : elle est enfumée.  Il y a quatre vers entre le bûcheron et sa destination, c’est dire si elle semble éloignée…En plus, il « tâche » de la gagner, il n’est pas certain d’y parvenir.

On est complètement dans un mélodrame, trop c’est trop, cela prête presque à rire, et c’est bien ce que veut notre facétieux La Fontaine.

Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Le rythme des alexandrins avec la césure régulièrement à l’hémistiche n’offre aucune surprise et s’accorde avec les pas pesants et les jours qui tous se ressemblent dans leur grisaille. Et puis tout d’un coup, surprise ! Il décide de ne pas aller plus loin, tant géographiquement que temporellement. « Enfin » se détache en début de vers. Il est au bout, il n’en peut plus. « Douleur » rime avec « malheur » en rimes suivies qui n’offrent aucune perspective.

Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

On remarque le possessif « son » dans « son malheur », ce bûcheron est bien autocentré, dirait-on aujourd’hui. Seule l’intéresse sa petite personne.

La périphrase « machine ronde » qui fait écho au « monde » souligne le travail sans fin, un peu comme un animal attaché à une roue. S’ensuivent des questions rhétoriques, c’est-à-dire contenant la réponse.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

La longue énumération de ses peines commence de manière humoristique par sa femme et ses enfants mais la liste est si longue qu’un vers ne suffit pas.

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il est l’image même du malheur, d’après lui-même : « lui font » et non pas « font ». La « peinture » insiste sur le fait qu’il se voit comme ça : une peinture n’est pas la réalité.

Enfin le voilà tellement dépressif qu’il appelle la mort et, comme il est âgé, elle arrive en deux temps ou deux vers, trois mouvements ou trois propositions, bien claires et nettes :

Il appelle la mort, elle vient sans tarder, 

Lui demande ce qu’il faut faire

Là, petit bafouillage : des virgules, un rejet en début de vers suivant, une phrase comme mal construite et dans le désordre. Le bûcheron tente dans l’urgence de trouver une idée autre que celle de sa mort immédiate.

C’est,dit-il, afin de m’aider

à recharger ce bois; tu ne tarderas guère. 

 Pourtant, quand on est mort, on n’a plus mal aux dents semble dire l’auteur :

Le trépas vient tout guérir;

Ah, ne changez rien surtout, répondent les humains, demeurons ici-bas:

Mais ne bougeons d’où nous sommes.

La moralité qui conclut la fable n’est pour une fois pas celle de La Fontaine mais celle du genre humain, comme une devise qui indiquerait une façon de vivre, mais on sent la désapprobation de notre auteur sociologue.

Plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.

 

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