Quand Perrault ajoute une deuxième moralité aux contes


La belle au bois dormant par Gustave Doré
La belle au bois dormant par Gustave Doré

La deuxième moralité des Contes de ma mère l’Oye de Perrault est souvent méconnue et savoureuse. Il faut dire qu’elle ne s’adresse pas toujours aux enfants…

Charles Perrault fréquente les salons littéraires. Ses amies font partie des « précieuses » dont se moquera Molière. Il fréquente Mle de Scudéry, Mme d’Aulnoy, la marquise de Sévigné. Il se range du côté des modernes dans la fameuse querelle des anciens et des modernes. Membre de l’Académie française en 1671.  Il meurt le 16 mai 1703.

Les contes sont une leçon de vie qui agit à retardement. Malheureusement édulcorés pour en faire des mièvreries que les parents croient intéressantes pour les enfants, les contes ne remplissent plus totalement leur rôle éducatif. C’est en effet en « semant » à l’avance ces leçons de vie qu’on peut aider les enfants à un âge où ils ne nous écoutent plus. L’adolescence est justement le moment difficile où on ira rechercher dans l’inconscient ces bribes d’explications et surtout d’encouragement.

Perrault rend hommage à la tradition orale des contes de très belle manière à la fin de Peau d’âne:

Le conte de Peau d’âne est difficile à croire

Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants

Des Mères et des Mères-grands,

On en gardera la mémoire.

Les contes sont à la mode au XVIIème siècle. Colbert s’en fait lire pour se délasser, les dames de la cour de Versailles en raffolent. Le plaisir des mots et parfois des bons mots fait la gloire des salons littéraires. Perrault écrit à juste titre:

 Vous savez que c’est la manière dont quelque chose est inventé

Qui, beaucoup plus que la matière, De tout récit fait la beauté

Les Contes de ma mère l’Oye  ont été publiés en 1697 sous le nom du fils de Charles Perrault, Pierre d’Armancourt, par peur de la critique. Ils sont dédiés à la Grande Mademoiselle, fille du roi. Ces contes rencontrent immédiatement un grand succès.

Certains contes, comme Grisélidis, sont entièrement en vers. Perrault indique dans sa préface qu’ils sont plus profonds qu’on ne le pense généralement: « ces bagatelles n’étaient pas de pures bagatelles »

La postérité artistique des contes de Perrault montre la richesse de ces textes: Plusieurs seront mis en musique par la suite: Offenbach, Rossini et plus récemment Bartok.

Gustave Doré commence à les illustrer en 1852. La Belle au Bois Dormant et Cendrillon inspireront des ballets N’oublions pas les dessins animés de Walt Disney.

Quelques films:

  • Le Petit Chaperon Rouge /A. Cavalcanti – 1929
  • Le célèbre et magnifique Peau d‘Ane / Jacques Demy (avec Catherine Deneuve) 1970
  • Le Petit Poucet / Olivier Dahan – 2007

Les contes de fée sont universels.  On retrouve certains thèmes avec quelques variantes dans les contes traditionnels de la plupart des pays d’Europe. Par exemple, le Petit Chaperon Rouge connaît diverses fins, plus ou moins heureuses.

Les contes s’expliquent aussi par le biais de la psychanalyse. Bruno Bettelheim interprète la signification symbolique des détails des contes, même ceux omis dans la version de Perrault. Mais Perrault ne s’était pas trompé en voyant un prédateur sexuel dans le personnage du loup.

Les moralités sont en vers, ce qui leur donne plus de force et permet de les retenir plus facilement. Perrault en ajoute une deuxième où il exprime ses opinions avec humour. Une de ses amies: Mle Lhéritier le résume ainsi:

 On y voit par endroits quelques traits de Satire

Mais qui sans fiel et sans malignité

A tous également font du plaisir à lire

Proche en cela de La Fontaine, il dépeint aussi les travers humains et ceux de la société de son temps. Ainsi pour Cendrillon, il souligne d’abord l’importance de l’éducation: « la bonne grâce est le vrai don des fées », qui prime sur la beauté. L’acquis est plus important que les dons que l‘on a à la naissance. C’est une belle leçon pour s‘élever par le travail sur soi. On remarque que les fées sont en fait les éducateurs qui seront heureux de cette reconnaissance qui vient de loin.

Puis il ajoute une toute autre morale qui insiste sur l’intérêt de ce qu’on appelle communément le « piston » contre lequel une énumération formant une liste impressionnante de qualités ne pèse aucun poids..

  C’est sans doute un grand avantage,

D’avoir de l’esprit, du courage,

de la naissance, du bon sens,

Et d’autres semblables talents,

Qu’on reçoit du ciel en partage;

Mais vous aurez beau les avoir,

Pour votre « avancement » ce seront choses vaines,

Si vous n’avez pour les faire valoir,

Ou des parrains ou des Marraines.

Il se moque gentiment de la morale de La Belle au Bois Dormant avec laquelle il n‘est pas du tout d‘accord. Attendre un peu pour consommer une union ne diminuera pas l’amour qu’on éprouve mais chacun connaît la force et l’impatience du désir amoureux et Perrault se refuse à faire la morale dans ce domaine.

On ne perd rien pour attendre;

Mais le sexe avec tant d’ardeur,

aspire à la foi conjugale,

Que je n’ai pas la force ni le coeur,

De lui prêcher cette morale.

Avec Le Petit Chaperon Rouge, il insiste sur les dangers des  loups séducteurs, replaçant bien le conte dans un domaine sexuel.

La moralité de Barbe Bleue porte sur la curiosité, défaut considéré comme très féminin. Le raccourci est excellent pour le plaisir de satisfaire sa curiosité « Dès qu’on le prend, il cesse d’être ».

La deuxième moralité cherche à amuser les lecteurs en soulignant un aspect souvent évoqué dans les comédies des relations entre époux:

 Il n’est plus d’époux si terrible […]

Près de sa femme on le voit filer doux;

Et de quelque couleur que sa barbe puisse être

On a peine à juger qui des deux est le maître

Le Chat Botté inspire d’abord l’idée que le travail vaut mieux pour acquérir une fortune qu’un héritage mais Perrault dérive dans le domaine amoureux où les princesses ont le coup de foudre pour la jeunesse et l’allure. La raison n’a pas toujours sa place ici et la famille et les qualités de travailleur de l’élu passent après.

On poursuit dans le domaine amoureux avec Riquet à la Houppe. On s’aperçoit que lorsqu’on aime quelque un,  on le pare de qualités qu’en fait il n’a pas. Les deux vers en construction inversée (ou chiasme) renferment l’objet aimé et les regards des amoureux se suffisent à eux-mêmes, renvoyés l’un à l’autre comme par un miroir.

« Tout est beau dans ce qu’on aime

Tout ce qu’on aime a de l’esprit »

Terminons avec Les Souhaits Ridicules où un bûcheron et sa femme se sont disputés pour choisir les trois vœux que Jupiter en personne leur accordait. Les hommes sont quelque peu égratignés dans ce conte, apparaissant inconséquents, gourmands et colériques. Les femmes, elles, sont parfois bien pénibles à supporter lorsqu‘elles font des reproches à n‘en plus finir à leur mari. Toujours est-il que le bûcheron oublie qu’il ne doit rien souhaiter sans réfléchir et demande du boudin pour le repas du soir.

Sa femme, courroucée par le stupide gaspillage d’un vœu (on la comprend tout de même) n’en finit pas de le traiter d’idiot: « Pour faire un tel souhait, il faut être bien bœuf ». Le mari en colère ne se contrôle plus ,  il « pensa faire tout bas le souhait d’être veuf ». Parlant du boudin source de leur dispute, il s’exclame: « Plût à Dieu, maudite Pécore Qu’il te pendît au bout du nez » La femme se retrouve avec un nez d’une aune.

La description est pleine d’humour:

 Cet ornement en cette place

Ne faisait pas bon effet

Et on trouve même un avantage à la situation:

 Si ce n’est qu’en pendant sur le bas du visage

Il l’empêchait de parler aisément

Pour un époux merveilleux avantage

Le troisième vœu sera utilisé pour la rendre comme auparavant mais la réflexion préalable du bûcheron est plaisante: « Je pourrais bien […] Tout d’un saut me faire roi  […] Mais encore faut-il songer Comment serait faite la Reine»

Enfin, une petite réflexion sociologique se glisse dans le récit:

Quoiqu’elle sût d’un sceptre et la force et l’effet

Et que quand on est couronnée

On a toujours le nez bien fait

 

Le petit chaperon rouge par Gustave Doré
Le petit chaperon rouge par Gustave Doré

Bibliographie: Contes de Ma Mère l’Oye / Charles Perrault – Folio Illustrations de Gustave Doré ou de Jean Claverie

Bruno Bettelheim – Psychanalyse des Contes de Fées

Tahar Ben Jelloun : Mes Contes de Perrault

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6 commentaires sur « Quand Perrault ajoute une deuxième moralité aux contes »

  1. Bonjour,
    Cet article est tres interessant. Dans le cadre de mes etudes (tardives, je travaille sur un master de francais langue etrangere a distance), je cherche des elements sur Charles Perrault et ai lu avec plaisir vos elements sur la 2eme moralite, tout comme votre avis sur le dernier Tahar Ben Jelloun.
    Merci, Odile

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