C’est Extra – Léo Ferré


l'arc-en-ciel de la vie
l'arc-en-ciel de la vie

Voilà un slow inoubliable qui est un hymne au désir et par conséquent à la vie.

Les accessoires vestimentaires sont surtout suggérés par leur matière : le cuir, par exemple, avec ce qu’il faut d’animalité

Une robe de cuir comme un fuseau

Le fuseau peut être une image phallique (souvenez-vous du fuseau de la Belle au Bois dormant), ce peut être aussi une sorte de flèche de Cupidon car on a bien là une arme de séduction.

et plus loin le voile qui laisse entrevoir plus qu’il ne cache et l’eau de « ruisselle » évoque bien entendu l’eau du désir.

Et sous le voile à peine clos
Cette touffe de noir jésus
Qui ruisselle dans son berceau

La robe et le voile font aussi penser à une mariée et à la nuit de noces mais la jeune femme semble habillée de musique (le morceau des Moody Blues : Night in White Satin, évidemment) comme l’indique la comparaison:

Un moody blues qui chante la nuit
Comme un satin de blanc mariée

et plus loin :

Ces bas qui tiennent hauts perchés
Comme les cordes d’un violon

De la même manière, le poète intervertit la construction attendue entre les cheveux et le blues

Des cheveux qui tombent comme le soir
Et d’la musique en bas des reins

« De la musique avant toute chose » disait Verlaine. Le blues dans la nuit est une musique troublante, qu’on ressent « en bas des reins » et l’image fait immédiatement appel au ressenti des couples enlacés. Léo Ferré s’amuse de l’effet produit par sa chanson :

Et cette chair que vient troubler

l’archet qui coule ma chanson

Certaines expressions « datent » un peu : « avoir du chien » ou même « c’est extra », ce qui n’enlève rien à leur expressivité.

Une robe de cuir comme un fuseau
Qu’aurait du chien sans l’faire exprès

C’ est extra

Une métaphore filée assimile la jeune femme à une entité marine : matelot puis embarcation qui accoste puis vague qui vient mourir sur la plage à la fin de la chanson :

Et dedans comme un matelot
Une fille qui tangue un air anglais

Et dans le port de cette nuit
Une fille qui tangue et vient mouiller

Le rythme de la musique est assimilé à un rythme naturel qui vient de loin : celui de la mer et de l’eau, matrice de toute vie. Dans cette immensité, une halte autant temporelle que spatiale dans une existence :un port, une nuit.

Le désir est violent et comprimé comme un battement du sang souligné par le rythme de la phrase :

2 –3- 3

3 -3- 2

Ce jazz qui d’jazze dans le noir
Et ce mal qui nous fait du bien

On imaginait le cuir noir comme la nuit, la musique blanche comme le satin et voilà tout à coup une explosion de couleurs, comme une jouissance qui touche presque à l’extase religieuse et qui est annoncée par une magnifique image :

Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel
Sur la guitare de la vie
Et puis ces cris qui montent au ciel

Le dernier couplet reprend les images précédentes mais la couleur à fait place au gris alors que la nuit est devenue matin. La musique s’est arrêtée : elle n’a plus de sens à l’heure qu’il est. A double titre donc « elle ne veut plus rien dire » et la jeune femme, lasse et toujours assimilée à la musique, s’est tue elle aussi. Si elle tangue encore, c’est de fatigue.

Le rythme de la vie est toujours là, dans le double sens de la balance de la musique, mais comme un battement de coeur apaisé.

Mais le silence fait partie de la musique, il en est même un outil indispensable.

Une robe de cuir comme un oubli
Qu’aurait du chien sans l’faire exprès
Et dedans comme un matin gris
Une fille qui tangue et qui se tait
C’est extra
Les moody blues qui s’en balancent
Cet ampli qui n’veut plus rien dire
Et dans la musique du silence
Une fille qui tangue et vient mourir

9 commentaires sur « C’est Extra – Léo Ferré »

  1. Bonjour, je viens de découvrir cet artiste qui perpétue la poésie de Ferré, un artiste engagé avec de très bonne chanson également.
    Je vous laisse cette magnifique interprétation de « La mémoire et la mer »..

    Merci pour ce blog et pour votre partage!

    Cordialement
    Sylvie

  2. Tire du Blog de Marcel Gotlib

    C’est extra – Léo Ferré
    Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

    Une robe de cuir comme un fuseau
    Qu’aurait du chien sans l’faire exprès
    Une robe qui a du chien, je veux bien.
    L’image du fuseau, OK, je suis indulgent, c’est le début (il y avait jadis des pantalons « fuseau »).
    Une robe pourquoi pas, puisqu’elle « ne le fait pas exprès « .
    Quoiqu’on ait rarement vu une robe faire quelque chose exprès !

    Et dedans comme un matelot
    Une fille qui tangue un air anglais

    Alors là, on compare la fille à un matelot, mais ça tangue un matelot ?
    Un bateau ça tangue, mais un matelot a intérêt à rester droit et ferme, à avoir
    « le pied marin ».
    Sinon, on comprend que si elle tangue c’est qu’elle danse…

    C’est extra
    Un moody blues qui chante la nuit
    Comme un satin de blanc marié
    Et dans le port de cette nuit
    Une fille qui tangue et vient mouiller

    Donc, cet air anglais, c’est le tube des Moody Blues, « Nights in white satin ».
    Traduit en français à l’époque par je ne sais plus quel chanteur : « Nuits de satin blanc », ça explique que les trois mots se suivent.

    Mais qu’est-ce qu’un satin blanc qui chanterait ?
    Et qui, par ailleurs, serait marié ?

    Difficile à comprendre, en tout cas c’est la nuit (pas très riche, la rime !) et on reprend la métaphore du tangage, avec une allusion sexuelle assez énorme.

    Très malin, le Ferré : réussir à faire passer ça aux heures de grandes écoutes alors que « Je t’aime moi non plus » ne passait que la nuit…

    C’est extra c’est extra
    C’est extra c’est extra

    Des cheveux qui tombent comme le soir
    Et d’la musique en bas des reins
    Ce jazz qui jazze dans le noir
    Et ce mal qui nous fait du bien

    La fille a les cheveux longs, c’est évocateur, d’accord, donc ils tombent, et il est vrai que le soir tombe, lui aussi.
    On croyait que c’était déjà la nuit, mais ce n’est pas grave.

    La musique « au bas des reins », ça nous rappelle le motif érotique (ne pas oublier l’essentiel).

    Pas mal, le jazz qui jazze, hé hé !
    Sauf que les Moody Blues c’est de la pop, absolument pas du jazz.

    Une bonne trouvaille ensuite : « ce mal qui nous fait du bien », assez durassien ma foi.
    (Cf. Hiroshima mon amour, « Tu me tues, tu me fais du bien « .)
    C’est limite plagiat, ça.

    C’est extra
    Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel
    Sur la guitare de la vie
    Et puis ces cris qui montent au ciel
    Comme une cigarette qui prie

    Des mains qui jouent de l’arc-en-ciel !
    « ça n’existe pas, ça n’existe pas », chanterait Gréco.
    Figurer la variété des sons par celle des couleurs, c’est osé, mais bon.

    On me permettra de trouver légèrement emphatique la « guitare de la vie ».

    Quant à la cigarette qui « prie », je suis perplexe.
    A l’écoute de la chanson, une fois sur deux je comprends « Une cigarette qui brille », ce qui serait plus logique, mais plus pauvre sur la rime.
    Mais alors, comment une cigarette peut-elle prier ?
    Est-ce une allusion à la fumée de l’encens qui monte au ciel, elle aussi ?

    On va le voir, il y a du religieux dans cette chanson pro-fan.

    C’est extra c’est extra
    C’est extra c’est extra

    Ces bas qui tiennent haut perchés
    Comme les cordes d’un violon
    Et cette chair que vient troubler
    L’archet qui coule ma chanson

    Les bas, c’est plaisant, mais en quoi les cordes d’un violon sont-elles haut perchées ?
    Disons qu’elles sont bien tendues.
    Dans ce cas, ne seraient-ce pas plutôt les jarretelles qu’on peut comparer à des cordes ?

    Enfin, on arrive à la chair, l’archet poursuivant l’image du violon, même si on peut s’interroger sur ce que signifie couler une chanson…

    Couler reprend-il l’image précédente du bateau dans le port ? (ce serait assez pessimiste).
    Ou signifie-t-il que sa chanson est coulante, fluide, suave ?

    C’est extra
    Et sous le voile à peine clos
    Cette touffe de noir jésus
    Qui ruisselle dans son berceau
    Comme un nageur qu’on n’attend plus

    Alors là, toujours gonflé, le Léo.
    Il avait déjà fait le coup de la métaphore sexuelle avec « Jolie Môme » (« T’as qu’une source au milieu / Qu’éclabousse du bon Dieu », toujours aux heures de grande écoute !) et on note sa persévérance : le côté divin du sexe féminin, du bon Dieu on passe à Jésus.

    Car enfin, ce n’est pas une qualité de papier, ni du saucisson !
    C’est noir, c’est une touffe, sous un voile, pas trop serré – car la fille aime être à l’aise.
    Le berceau douillet s’accorde au nouveau-né (le petit Jésus) et notre poète persiste et signe : la fille ne se contente plus de mouiller, elle ruisselle !
    Et même, elle ruisselle comme un nageur.

    Qui est ce nageur ?
    Le matelot de tout à l’heure qui s’est jeté à l’eau ?
    Admettons-le, mais en quoi un nageur ruisselle-t-il ?
    Transpiration ?
    Ou simplement remue-t-il de l’eau ?

    Et pourquoi diable ne l’attend-on plus ?
    Y aurait-il des nageurs qu’on attend encore, comme le marin qu’attend la Paimpolaise, et d’autres qu’on n’attend plus : on pense qu’ils se sont noyés, on a fait une croix dessus.
    Ce qui nous ramènerait, notons-le, à Jésus.

    Et s’il y avait une cohérence cachée dans tout ça ?

    C’est extra c’est extra
    C’est extra c’est extra

    Une robe de cuir comme un oubli
    Qu’aurait du chien sans l’faire exprès
    Et dedans comme un matin gris
    Une fille qui tangue et qui se tait

    Le fuseau a cédé la place à l’oubli.
    Qu’a-t-on donc oublié, ou qui ?
    Peut-être le matelot noyé, puisqu’on ne l’attend plus.
    Mais en quoi peut-on assimiler la robe à un oubli, un vêtement à un état d’âme ?
    En tout cas, elle a toujours le même chien (répétition du vers, pour renforcer le côté cyclique de la chanson).

    Et la fille ne cesse pas de tanguer, mais cette fois « comme un matin gris ».
    Je me suis longuement interrogé sur la possibilité de tanguer, quand on est un matin gris.
    J’avance une hypothèse : tanguer, c’est hésiter.
    Un matin gris peut devenir bleu, c’est donc une image de cette hésitation.
    Bref, ce n’est pas la fille qui nous le dira car brusquement elle se tait (comme Léo va bientôt le faire).

    Avait-elle parlé précédemment ?
    Non, les cris qui montent au ciel n’étaient pas les siens, sans doute ceux des habitués de la boîte de nuit.
    Disons alors que la fille continue de se taire, voilà tout.

    C’est extra
    Les moody blues qui s’en balancent
    Cet ampli qui n’veut plus rien dire
    Et dans la musique du silence
    Une fille qui tangue et vient mourir

    Les Moody Blues s’en balancent : balancer, est-ce une allusion à un rythme (« swing ») qui n’est pas propre à ce groupe, d’ailleurs, ou bien à cette hésitation dont je parlais ci-dessus ?
    Est-ce ce l’indifférence ? (comme le film avec Eddie Constantine : « Les Femmes s’en balancent »)…
    Mais ils se balanceraient de quoi ?
    De la fille qui tangue et qui mouille ?

    Car c’est un disque, ou une bande magnétique, ils sont loin, ils sont à Londres, les Moody Blues, ça leur est bien égal ce qui arrive à la fille à cause de leur musique, de leur air anglais !

    Et l’ampli « ne veut plus rien dire », il se tait, comme la fille.
    Aurait-il une panne ?

    Vous allez me traiter de parano.
    Mais en français, quelque chose qui ne veut rien dire, c’est quelque chose qui n’a aucun sens.
    Comme la chanson de Léo ?

    Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
    Le vers suivant aurait tendance à faire penser que c’est au premier degré : l’ampli s’est tu, la chanson est finie, quoi.
    Et la « musique du silence », c’est comme si on disait que le silence après les Moody Blues et encore du Moody Blues.

    La fille n’en continue pas moins de tanguer, mais en silence ça ne peut plus durer longtemps : elle « vient mourir ».

    Qu’est-ce à dire ?
    Tombe-t-elle, poupée inanimée ?
    S’éteint-elle comme la flamme de la cigarette qui ne prie plus, ni ne brille ?

    Quoi qu’il en soit, c’est très astucieux.
    Léo a retenu la leçon d’Edgar Poe à propos de son « Corbeau » : rien de plus émouvant que la mort d’une jeune et belle femme.
    On ne sait pas si la fille est jeune et belle, mais on s’en doute.
    On est donc triste qu’elle meure.

    Mais cette tristesse rejoint une certaine volupté, un réel plaisir, que le chanteur (qui s’en balance ?) se régale à répéter encore quatre fois : « C’est extra ! »

    C’est extra
    C’est extra
    C’est extra
    C’est extra

    1. Vous n’y êtes pas du tout. Cette chanson de Ferré est à caractère sexuel. Cherchez au second niveau, tout est clair !!! ex.: l’archet qui coule ma chanson ! etc…

    2. Je suis très étonné de voir à quel point une analyse d’un texte poétique peu être totalement dénué d’esprit poétique.
      Je ne serais pas étonné que vous puissiez trouver la peinture abtraite sans aucun intérêt artistique.
      Je ne crois pas qu’il faille chercher un sens litéral à cette chanson qui utilise les mots comme ils viennent, de manière évoquatrice dans le seul objectif de peindre un tableau magnifiquement sensuel.
      Pour donner un exemple sur mon interpretation personnelle d’une partie de la chanson, « une fille qui tangue et vient mourir » j’imagine simplement dans le matin après une nuit agitée, cette fille nue (d’ou l’oublie de la robe) qui se refugie sans rien dire sur son épaule et ferme les yeux dans une sérénité qui fait penser à la mort mais dans un esprit positif de profonde satisfaction.

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