Glace au citron – Maxime du Camp


glace au citron
glace au citron

Maxime du Camp, grand ami de Flaubert, nous livre une anecdote savoureuse sur la seule brouille qui les fit se bouder pendant quarante-huit heures.

Il plante le décor et le contexte : Partis pour quatre jours en excursion dans le désert, leurs outres crèvent le long du trajet.

J’avais la bouche sèche, les lèvres farineuses; la vermine de mon dromadaire m’avait envahi et me dévorait. |…]

Tout à coup vers huit heures du matin, pendant que nous passions dans un défilé -une fournaise- formé par des rochers en granit rose, Flaubert me dit: « Te rappelles-tu les glaces au citron qu’on mange chez Tortoni? »

 Le pauvre Maxime du Camp s’en souvient avec trop d’acuité et préfère ne pas répondre à la provocation.

Je fis un signe de tête affirmatif.

Mais rien n’arrête Flaubert:

Il reprit: « La glace au citron est une chose supérieure. Avoue que tu ne serais pas fâché d’avaler une glace au citron? »

Assez durement, je répondis « Oui ».

L’ennui, c’est que Flaubert est maître dans les descriptions : la mémoire des sens est sollicitée : le goût, la vue, le toucher.

Au bout de cinq minutes: « Ah les glaces au citron! Tout autour du verre il y a une buée qui ressemble à une gelée blanche ».

Je dis: « Si nous changions de conversation? » Il riposta: » ça vaudrait mieux.

Mais il poursuit en énumérant chaque étape de la dégustation:

Mais la glace au citron est digne d’être célébrée: on remplit la cuillère ça fait un petit dôme, on l’écrase doucement entre la langue et le palais; ça fond lentement, fraîchement, délicieusement,

Le groupe ternaire des adverbes fait durer, uniquement en pensée, hélas, ce bonheur gastronomique.

La précision anatomique du cheminement de la fraîcheur de la glace est reliée à une personnification de chaque partie de l’appareil digestif. Le plaisir de l’individu semble ainsi décuplé par l’addition du plaisir de chaque élément.

ça baigne la luette, ça frotte les amygdales, ça descend dans l’œsophage qui n’en est pas fâché, et ça tombe dans l’estomac qui crève de rire, tant il est content.

Il termine par un humour qui n’est guère goûté par son compagnon :

Entre nous, ça manque de glace au citron dans le désert de Qôseir! »

Je connaissais Gustave, je savais que rien ne le pouvait arrêter lorsqu’il était la proie d’une de ses obsessions, et je ne répondis plus dans l’espoir que mon silence le ferait taire. De plus belle il recommença, en voyant que je ne disais rien.

Il se mit à crier: « Glace au citron! Glace au citron! ».

Je n’y tins plus. Une pensée terrible me secoua. Je me dis « Je vais le tuer! »

 Heureusement, Maxime du Camp résistera à cette terrible tentation et Flaubert lui dira à leur arrivée :

« Je te remercie de ne pas m’avoir cassé la tête d’un coup de fusil. A ta place je n’aurais pas résisté ».

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