Annie Cordy – La Bonne du Curé


 

chanson sur youtube

Pour Gaëtan,

Voici donc l’étude d’une chanson gaie, destinée à faire rire, afin de redonner un peu de couleur rose à un blog parfois trop pessimiste.

 

Le texte laisse bien sûr toute sa place aux pitreries et au costume comique de « La bonne du Curé ». Ainsi « avoir du style » fera d’autant plus rire que le personnage en est très loin.

La musique souligne bien les rimes toutes les 3 syllabes, comme dans une comptine enfantine : J’ voudrais bien / Mais j’peux point. On entend même des choeurs qui font « oin oin oin », soulignés par un grincement de violon.

Le rythme est celui d’une danse pataude, avec de lourdes accentuations :

C’est point commode / D’être à la mode

Le langage et la prononciation caractérisent le personnage de fille un peu bébête, type Bécassine, et sortant de la campagne profonde. Le texte utilise des mots simples et des expressions démodées comme « point » au lieu de « pas ».

Enfin, il est traditionnel de se moquer de tout ce qui touche à la religion et en particulier du personnage du curé de campagne. Celui-ci est affublé d’une bonne qui est plus portée sur les plaisirs charnels que sur la religion. Le décalage est source de comique.

On rit ainsi de l’opposition entre cette brave fille auquel le diable donne des idées et des besoins sexuels décrits physiquement :

Ca me chatouille / ça me gratouille

et les grenouilles de bénitiers qui sont comme chacun sait ces vieilles demoiselles confites de dévotion, ayant en horreur le sexe et plus largement la joie de vivre.

Quand aux bêtises derrière l’église, le rire vient des souvenirs ou de l’imagination des auditeurs. La proximité du lieu saint ne fait qu’ajouter à la drôlerie. Et puisqu’elle ne peut pas s’en empêcher, ses bêtises lui sont pardonnées par une divinité amusée : le bon Dieu devenant pour une fois le bon diable.

La logique de cette brave fille nous amuse par sa naïveté :  la musique de Claude François est sans conteste plus festive que celle des cantiques. Cette fraîcheur est parfois bienvenue dans un siècle souvent bien cérébral. Là, « on ne se prend pas la tête »…

 

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La dame de Haute Savoie


La simplicité des mots de la poésie de Francis Cabrel me touche profondément, en particulier dans ce texte, le premier, je crois, que j’ai entendu de lui. Je vous livre d’abord ma lecture de ce texte et ensuite une utilisation possible en FLE (apprentissage du français langue étrangère) tant il me semble qu’on apprenne tellement mieux avec des chansons.

Je vous renvoie au texte sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=BUoUKJCHN7o

Tout d’abord le champ lexical du repos : « fatigué », « dormir » peut aussi faire penser à un repos éternel avec la blancheur et le froid de la neige, le blanc étant la couleur du deuil chez les asiatiques. Cette dame comme posée sur une haute montagne qui fait le lien entre le ciel et la terre semble avoir aussi le pouvoir de faire tomber la nuit… C’est le dernier refuge quand on n’a plus envie de faire partie du groupe humain.

Le narrateur est déjà coupé de ses semblables : son sourire n’est que de façade, il voit les autres déshumanisés, comme une meute. Le groupe est effrayant car il forme un tout et  ne semble pas constitué d’individus autonomes, sensibles et capables d’autonomie.

Il n’y a plus d’espoir puisque « demain » n’apporte rien d’autre comme le souligne le restrictif « que » : « plus que des murs » « que des cris ». Pour le moment présent, on pressent cette fatigue, cette lassitude de la vie, cette désillusion. On n’en n’est pas encore là comme l’indique l’utilisation du futur mais les conditions sont toutes réunies pour que cela arrive inéluctablement. Le « métier où tu marches ou tu crèves » est bien décrit au présent.

Paradoxalement, la mort souhaitée permettrait de sortir de cette brume, ce rêve qui caractérise le réel. La mort serait donc vue comme le soulèvement de ce dernier voile et la fin des illusions, comme quelque chose de plus concret que le présent.

Le troisième couplet montre ces « vacances » de la vie comme un décor somptueux : mélange de l’émerveillement de l’enfance avec le thème de Noël, les guirlandes qui tombent du toit et de l’infini du cosmos avec les étoiles. Cette dame qui nous attend est une sorte de fée : il lui suffit de claquer des doigts pour que la nuit descende, pour que notre dernier sommeil nous emporte.

Le temps n’est pas venu pourtant, il faut encore terminer la mission sur terre et « tout  » donner. Le chanteur sait qu’alors beaucoup seront tentés de s’accrocher à une religion qui redonnera un sens à leur vie. On s’accroche ainsi « au premier Jésus Christ qui passe ».

Il ne partira pourtant pas seul et les mains vides, son chien et sa guitare l’accompagneront, ce qui montre que sa vie n’aura pas été vaine, qu’il restera l’affection et la musique qui le suivront dans l’au-delà.

FLE

Utilisation libre de droits (en ce qui me concerne) pour l’apprentissage du français sur plusieurs séances. Ce texte permet l’apprentissage de vocabulaire de base et de quelques notions grammaticales de manière agréable.

On peut prévoir une carte de France et quelques photos afin de situer la Haute Savoie géographiquement et dans les esprits. L’apprentissage s’appuie ainsi déjà sur un socle.

Premier travail possible en  vocabulaire haut / bas – montagne – description de la photo avec arbre et sapin. Les couleurs : blanc / noir.

Je préconise de passer assez rapidement sur le vocabulaire, il y aura de multiples occasions de revenir sur ces mots courants. Il s’agit d’une première approche, il est inutile de tout retenir.

Puis la marque du féminin, en s’amusant de ce que le français attribue un sexe à une montagne.  Haut / Haute –   Bas / basse – blanc / blanche – Noir / noire

Laissons tomber pour l’instant la marque du pluriel sauf s’il y a question. On ne peut pas tout faire à la fois.

Puis écoute de la chanson puis distribution du texte et ré écoute, plusieurs fois selon les demandes.

Le titre donne l’occasion de voir le vocabulaire dame / femme / madame.

« Haute » et « Savoie » sont déjà vus.

Laissons tomber les déterminants ou éléments de coordination, prépositions… « la » « de ». Il convient d’apprendre d’abord à voir dans un texte oral ou écrit de quoi l’on parle, vaguement d’abord puis de manière progressivement plus précise. On s’intéresse donc surtout aux mots clés.

On poursuit avec le vocabulaire « fatigué »,  « dormir, « gens », « sourire » et « rire ».

Grammaticalement, on peut ensuite voir le verbe « écraser » avec « il écrase » et « ils écrasent ». Inutile de voir le même jour toutes les personnes.

Ils ne restera à voir en vocabulaire que « phrases » « mots » « dire »et « murs » pour terminer le premier couplet.

On pourra ensuite revenir sur ce premier couplet après l’avoir chanté et un peu mémorisé avec l’interrogatif « Quand » et en  conjugaison : j’étais /je suis / je serai. Inutile de se farcir la tête avec l’infinitif et les autres personnes pour le moment.

La troisième phase pourra consister à simplement répondre aux questions. C’est vraisemblablement là qu’apparaîtront « Chez » et « j’irai ». Bien sûr, le rapprochement « j’irai » et « je serai » pourra donner l’occasion d’élargir avec  « je chanterai » par exemple et « je dirai », « je dormirai »… Attention à ne pas mêler tout de suite « je voudrais » et « j’aimerais » qui sont souvent utilisés au conditionnel.

« Voleront en éclats » peut être simplement expliqué avec l’équivalent « se casseront ». On peut ajouter la troisième personne du futur à cette occasion et reprendre les verbes vus précédemment.

Tout cela, je le répète, s’inscrit sur plusieurs séances. Il vaut mieux passer du temps sur le plaisir de chanter, ce qui permet de travailler sans même s’en rendre compte la prononciation et en particulier l’appui sur les finales des mots. On pourra remarquer à l’occasion que les voyelles sont  toujours fermées en fin de mot (on promonce « fatigu – é et non pas fatigu – ai).

Le reste de la chanson pourra s’étudier dans le même esprit avant de revenir, avec ce texte ou un autre pour éviter la lassitude, sur les déterminants et tous les « petits mots » laissés de côté et élargir l’étude aux mots de la même famille : montagne / montagneux…

 

 

 

L’Héritière


Ce film de 1949, que j’ai vu par hasard et par défaut au festival Lumière de Lyon, n’a pas pris une ride. Moi qui n’aime pas les vieux films en noir et blanc et qui suis très difficile à satisfaire, j’ai complètement adoré. Je me demande même si on ne le voit pas de manière complètement différente aujourd’hui, alors que nous avons plus de connaissances en psychologie, parfois bien superficielles.

On peut s’identifier au personnage, médiocre en tout, sauf en travaux d’aiguille et tapisserie. C’est souvent ainsi que l’on se voit quand on est jeune ou adolescent. Vos qualités ne sont pas appréciées, que ce soit en famille ou à l’école. Son père est désespéré. En société, personne ne la remarque, elle n’ose d’ailleurs pas ouvrir la bouche et n’a aucun esprit ni goût pour la conversation. Les cours de danse ou de musique ne peuvent la rendre plus gracieuse : elle n’a pas d’oreille, chante mal, danse mal. A l’époque et dans son cercle social, c’est une tare pour une femme.

Elle aime énormément son père et donnerait tout pour lui faire plaisir mais celui-ci la méprise et ne cherche aucunement à la rendre heureuse ou à la comprendre. Sa femme qu’il adorait est morte en mettant au monde cette enfant et il n’a de cesse de la comparer à l’image de perfection qu’il garde en souvenir. On comprend mieux pourquoi la jeune fille est tellement « couleur muraille » devant un objectif à ce point éloigné d’elle.heritiere3_t

Lorsqu’elle va tomber amoureuse d’un « coureur de dot », son père et sa tante vont avoir deux réactions opposées. Lui veut la mettre en garde et la protéger, elle pense qu’on ne peut lui refuser ce court instant de bonheur, même au prix d’une grande désillusion future.

On voit les thèmes dont on peut parler en classe ou entre amis après avoir vu ce film.

Olivia de Havilland recevra son deuxième oscar pour ce film de William Wyler, qui est une adaptation d’une pièce de théâtre à succès, elle-même tirée d’un roman d’Henry James paru en 1880 : Washington Square. L’histoire a également été reprise à l’opéra. Je n’ai pas vu la reprise de 1997 par Agnieska Holland.

Les dialogues sont ciselés et on rit souvent malgré le thème assez triste de la jeune fille trop naïve. Olivia de Havilland joue avec une finesse remarquable toutes les nuances de l’évolution psychologique de l’héroïne. A la fin, devenue cruelle dans sa vengeance, elle répondra à sa tante qui lui en fait la remarque : « J’ai eu de grands maîtres » en parlant de son père et de son fiancé.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher la découverte de ce chef d’œuvre.

2014


promenade vers Thau (5)

Tous mes vœux pour une savoureuse année : je vous souhaite de profiter de tout ce qui vous est offert, soyez gourmand de chaque instant et faites en sorte que « L’essentiel ne soit pas menacé sans cesse par l’insignifiant » comme le dit si justement René Char.

Je veux dire que je pense à mes lecteurs du monde entier : chaque jour, je regarde dans quel pays un ou une inconnu(e) a partagé un instant avec moi, le temps d’une courte lecture, et j’ai une pensée pour l’île Maurice ou l’Islande,  pour Saint Pierre et Miquelon ou la Russie, pour cette classe en France qui s’est donné le mot pour lire ce que j’avais écrit sur un sujet qu’ils ont à traiter, pour ce groupe de francophiles allemands qui suit ce blog et en discute lors de leurs réunions, pour ce professeur d’Université qui m’a demandé l’autorisation de se servir d’un de mes articles, quelque part sur la Terre…et tant d’autres. A tous, merci !

Une citation de Wells :

Pour qu’un monde meilleur puisse exister un jour, il faut déjà que quelqu’un, quelque part, commence par l’imaginer et le décrire.

C’est tellement vrai que nos pires angoisses ou nos pires cauchemars ont commencé à prendre forme sur le papier : Le Meilleur des Mondes (A. Huxley) mais aussi Mein Kampf ou le petit livre rouge de Mao. Les horreurs du XXème siècle nous ont appris à nous méfier des utopies. Un monde se construit peu à peu. Imaginer un monde meilleur, c’est un peu comme imaginer un adulte sans passer par son enfance, un robot en somme.

Pensée personnelle :

En ces temps de commémoration du débarquement, qui sont aussi des temps où la haine de l’autre retrouve des arguments pour se justifier, j’aimerais simplement faire part d’une réflexion. Depuis que je suis enfant (je suis née une dizaine d’année après la guerre), le peuple allemand porte la honte d’une erreur de vote de leurs parents. Il est évident que la plupart de ceux qui ont voté Hitler étaient loin de souhaiter tout ce qui suivrait. Avec beaucoup de courage, ce peuple meurtri a assumé ses responsabilités politiques, financières, morales. On a souvent oublié que les premiers résistants étaient allemands, et que nous ne les avons pas aidés, on a souvent dit « les allemands » au lieu de spécifier « les nazis ». On passe sous silence que les exactions commises l’ont été aussi par les autres belligérants, on n’évoque pas le fait qu’Hitler a envoyé au massacre les jeunes allemands : les plus jeunes soldats à la fin de la guerre avaient moins de quatorze ans !

Cette année, alors que nous n’avons plus l’excuse de ne pas savoir ce qu’est vraiment le fascisme, notre pays s’est déterminé pour l’extrême-droite lors des dernières élections, avec l’aide efficace de ceux qui ne se prononcent pas, mais on sait bien que la force des méchants vient toujours de l’apathie des faibles.

Cette année, l’Allemagne peut vraiment et définitivement relever la tête. Nous avons prouvé que nous sommes tous humains, qu’il n’y a pas un peuple plus valeureux que l’autre et que nous pouvons tous nous tromper de bulletin de vote.  Les conséquences ne sont pas les mêmes, heureusement, mais le geste est semblable : placer un bulletin dans l’urne.

 

Conseils de lecture :

  • Le Messager du Crocodile  de Jean-Claude Lavaud aux éditions L’Harmattan. L’auteur est docteur en anthropologie, il connait bien et aime le Burkina Faso, où se situe cette belle histoire, pleine d’enseignements et de sentiments. Le rythme est rapide, on se laisse prendre dès le début. Le style est simple, sans fioriture, il ne s’agit pas de littérature, mais on passe un bon moment à le lire même si la présentation des personnages est un peu confuse au départ et la fin n’apaise pas notre curiosité : une suite serait bienvenue.
  • Avant d’aller dormir de SJ Watson. Ce n’est pas une nouveauté, l’édition est de 2011 mais ce premier roman est d’une maturité exceptionnelle. On reste scotché, sans pouvoir poser le livre, avec un suspense qui se renforce au fil des pages jusqu’à la fin. Un livre sur la mémoire aussi puisque l’héroïne est amnésique, avec une analyse fine du « souvenir », qui nous renvoie à nos propres souvenirs et aux réactions parfois incompréhensibles de celui qui souffre et qui se sent à la merci des autres. Un livre sur le temps qui passe aussi, sur la vieillesse, les erreurs, les occasions ratées…Bref, un bon livre.

 articles :

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Trucs et astuces

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Cette page continuera de se remplir au fil des prochains mois.

automne 2013


crépuscule
crépuscule

Pour saluer l’automne et ses belles couleurs, voici une première pensée ou, comme on me reprochait sans cesse lorsque j’étais enfant, une promenade sur la lune.

  • Depuis la lune, donc, je vois Jules César en train de se faire assassiner. Il retrouve au moment de mourir sa langue d’enfance, celle de sa nourrice, le grec, et non le latin, pour s’étonner de la présence de son fils adoptif parmi les assassins. Ce « Toi aussi mon fils » après lequel il abandonnera toute résistance et se couvrira seulement le visage de sa toge avant de s’écrouler, nous a émus, bien naturellement.  J’aimerais cependant imaginer ce qui se passait à ce moment dans la tête de Brutus, qui a un nom si peu sympathique. Que voulaient les conjurés ? Peut-être avaient-ils peur de voir Jules, déjà César, prendre peu à peu tous les pouvoirs et se diriger vers une dictature ? Peut-être étaient-ils bien intentionnés, ces assassins ? De ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé… Et Brutus, justement, avait peut-être été poussé à prendre part à cet assassinat, par solidarité, et il s’était effacé, avec ses sentiments personnels, devant le devoir. Ce dernier cri lui a-t-il déchiré le cœur ? L’a-t-il hanté ensuite ? Ou bien avions-nous affaire à un cynique, uniquement préoccupé de son avenir personnel en politique ? On nous a trop peu parlé de Brutus, il n’a pas fait l’Histoire, finalement, et le jeune Césarion non plus, assassiné lui aussi. Et l’Histoire s’est faite quand même, autrement…
  • Pour changer de sujet, voici un film qui m’a donné à penser, aussi. Un film sur le peu de cas qu’on fait de la vie d’un homme, parfois. Un film sur deux destins de soldats, perdus dans le Caucase, et qui ne savent pas vraiment pourquoi ils se battent, pas plus que leurs ennemis. Un film où de manière inattendue, comme un petit bout d’arc-en-ciel, un petit peu d’humanité surgit, quand on ne l’attend plus. Le prisonnier du Caucase – de Serguei Bodrov.
  • et puis une citation optimiste de Thalès (oui, celui du théorème) « Rien n’est plus rare qu’un tyran qui vieillit ». Malheureusement, je trouve qu’aujourd’hui, ils vieillissent pas mal.
  • et quand même un article (ouh la paresseuse !) : Armstrong – Claude Nougaro

Eté 2013


Voici déjà un article :

Deux livres recommandés :

  • Le goût de la marche – anthologie de textes de marcheurs choisis par Jacques Barozzi, de Giono à Pérec en passant par Jean-Jacques Rousseau ou Jacques Lacarrière, Margueritte Duras, Stevenson, Philippe Delerm….
  • Les voyageurs des miroirs – Kriss Gardaz – Beaucoup d’imagination pour ce roman fantastique à destination des enfants et une belle écriture, sans céder à la  facilité. Le livre en main, on ne le pose plus jusqu’à la dernière page.

Des dizaines de maisons, construites à l’intérieur d’arbres gigantesques, ouvraient d’innombrables fenêtres rondes sur un enchevêtrement de ponts suspendus

Le Lac / Alphonse de Lamartine


lac près d'Autun
lac près d’Autun (71)

Le Lac

Bien sûr Le Lac est le poème le plus célèbre d’Alphonse de Lamartine mais attardons-nous sur ce titre que nous croyons connaître. En effet, le sujet du Lac n’est pas un lac mais le temps qui passe. Le Lac n’est qu’un détail du paysage. Les poètes aiment bien choisir l’eau comme symbole du temps. Peu original ? Lamartine va renouveler et approfondir cette métaphore.

Le poème commence par la description d’un océan, étendue magnifiée par l’ampleur des  alexandrins, la trajectoire en droite ligne (sans retour), les intensifs (« éternelle », « toujours », « jamais »). Face à cette force, l’être humain n’a pas la maîtrise de son destin (« poussés », « emportés »). Le pluriel présente cette humanité comme autant d’individus subissant cette puissance irrésistible. Le ton est celui de la plainte dont la négation souligne la vaine supplication.

Autant le rythme des deux premiers vers  font sentir les rafales du vent, autant les deux suivants, lus en un seul souffle, sont à l’image de la pensée humaine, qui voit plus loin, qui s’interroge sur l’avenir. L’océan des âges, autrement dit le temps, apparait comme immense et en opposition à cette ancre, cet arrêt impossible d’une seule journée.

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?

Le rétrécissement de l’océan des âges au lac agit en fait comme une focalisation sur un destin particulier. Le lac est un même lieu qui permet de comparer deux moments opposés, l’un heureux , plein de la douceur d’être deux et le second empreint de regret et de solitude. Seul, le poète s’adresse au témoin du passé, un témoin oculaire : « regarde », « tu la vis ». La répétition de s’asseoir, la même pierre, permettent de juxtaposer les deux images et d’en souligner la différence.

Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !

« Ainsi » en anaphore marque que tout est semblable et pourtant tout est différent : à la nature pérenne s’oppose le fragile temps humain.

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un souvenir plus précis s’impose, dans un contexte auditif cette fois, et qui permet de réentendre la voix aimée et de garder le souvenir des mots murmurés. La mémoire de l’eau, dans ce nouveau sens de cette expression habituellement scientifique, est sollicitée : «t’en souvient-il ? ». Un passé simple souligne la brièveté de l’instant : « Le flot fut attentif ». Il faut dire que les mots tombent sur l’eau comme des objets.

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos,
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

Rêve de toujours que ce souhait de faire durer les bons moments : « Retiens la nuit ! » chantera une idole plus populaire au siècle suivant. Quant à mourir plus vite, il n’est pas certains que les malheureux le souhaitent en si grand nombre, Lamartine, ou plutôt son amie, a un peu vite fait de les jeter en pâture au Temps, en échange de leur propre vie.

Assez de malheureux ici-bas vous implorent ;
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

Pas de naïveté cependant car on sait bien que la demande est vaine.

 Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m’échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ;

et l’aurore va dissiper la nuit.

« Carpe diem » sera donc la philosophie de la conclusion avec cette belle formule « Il coule, et nous passons » où la virgule est peut-être le caractère le plus chargé de sens du vers. Deux actions : couler, avec une valeur d’éternité du présent, passer, plus actif et donc moins durable d’autant plus que se profile dans passer l’ombre de « trépasser ». Deux sujets : il/nous et un « et » qui lie logiquement et temporellement les deux et enfin cette virgule qui introduit un rapport de causalité : Le temps s’écoule puis et en conséquence nous trépassons.

Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Nouvelle demande : puisque le temps ne ralentit pas, le souvenir pourrait, lui, graver pour l’éternité ces instants :

Hé quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ?

Le ton est maintenant à la colère : le temps est un voleur, comme le chantera Brassens plus tard avec ce voleur qui chipe l’heure à la montre de l’oncle Archibald.

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Inutile de s’adresser au Temps mais peut-être les témoins, et nous revenons au lac, peuvent-ils d’une certaine manière fixer telle une photographie le souvenir de l’instant privilégié.

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !

Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !

On notera au passage « molles » qui qualifie le reflet de la lune alors que ce sont en réalité les vaguelettes qui donnent cet aspect liquide. Procédé efficace pour nous faire imaginer ce rayon de lune et par le biais de ce reflet sur l’eau, nous nous représentons un instant exactement ce qu’a vu le poète. Le but est atteint : ce pâle trait de lumière a bien rendu éternel l’instant d’émotion du couple. Graver un moment d’amour dans un rayon de lune, ce n’est pas donné à tout le monde, « respect » Monsieur de  Lamartine.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit et l’on respire,
Tout dise : « Ils ont aimé ! »