L’évêque Myriel et Jean Valjean


Une scène des Misérables m’est toujours restée en mémoire. C’est une des plus connue du roman de Victor Hugo, c’est la scène des chandeliers d’argent.

Pour résumer ce qui précède, Jean Valjean, évadé du bagne, a été recueilli par un homme d’église qu’il croyait être un simple curé. L’ex-bagnard est comme un animal, il n’a plus ni valeurs humaines ni conscience morale. Il vole donc celui qui lui a offert l’hospitalité en emportant des couverts en argent. Rattrapé par des gendarmes, il ment en disant que le curé lui a fait cadeau de ces objets de valeur, ce que les gendarmes ne croient pas une minute. Ils le ramènent donc chez celui qui s’avère être un évêque.

Maintenu par les gendarmes, Jean Valjean est sans réaction, il sait qu’il va passer le reste de sa vie au bagne, peut-être dans des conditions plus terribles encore que celles qu’il a connues. Pour lui, cependant, le pire est à venir car l’évêque lui offre en sus deux chandeliers. Jusqu’ici, il était dans une logique de délits suivis de punitions, certes démesurées, mais compréhensibles. Là, il se met à trembler de tous ses membres comme s’il sentait qu’il se trouvait devant quelque chose d’incommensurablement plus grand que lui et qui lui est complètement étranger: la bonté divine.

 » – Mon ami, reprit l’évêque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les.

Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta à jean Valjean. « 

On remarque au passage la connotation symbolique des flambeaux, l’évêque donne la lumière à Jean Valjean. Lui qui n’avait pris que des couverts, outils pour nourrir le corps, le voici doté de quoi nourrir son âme. Avec le même métal, l’argent, c’est le tableau inverse du passage de l’Evangile où Judas vend son ami Jésus, et avec lui son âme, pour 30 pièces d’argent.

« Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un regard qui pût déranger l’évêque ».

Le regard des deux femmes est un peu le nôtre, celui d’observateurs qui n’ont n’a pas encore compris mais qui savent déjà qu’ils se trouvent face à une sorte de parabole chrétienne. Emplies de respect, elles regardent l’action sans aucun jugement négatif. La scène pourrait paraître invraisemblable dans la vie réelle. Les personnages, à ce moment-là, ne sont plus des individus communs mais plutôt des témoins participant d’une action religieuse. Ils me font penser aux personnages d’un tableau, jusque dans la position des visages, l’évêque étant le centre des regards. On l’imagine irradiant, le visage souriant, vêtu de teintes claires face à un homme hirsute, sale et mal rasé, sombre et voûté, la tête basse, n’osant même pas croiser le regard de son bienfaiteur. Jean Valjean est affreusement mal à l’aise, en fait, dans cette situation complètement inimaginable pour lui.

« Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers, machinalement et d’un air égaré. »

– Maintenant, dit l’évêque, allez en paix. »

La phrase ressemble à la fin d’un office religieux, l’homme presque animal se trouve maintenant dans la paix du Seigneur.

« -A propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Elle n’est fermée qu’au loquet jour et nuit. »

Par ces simples mots, l’évêque vient de réintroduire Jean Valjean dans le monde civilisé, dans la société des hommes et dans une relation de confiance. Confiance est un mot de la même famille que « foi’. L’évêque a foi en lui comme Dieu a confiance en l’homme.

« Puis se tournant vers la gendarmerie:

-Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Les gendarmes s’éloignèrent. »

Et voilà qu’il n’est plus un prisonnier ni un hors-la-loi.

« Jean Valjean était comme un homme qui va s’évanouir. »

On se souvient que ce prisonnier évadé était un dur, capable de supporter souffrances et privations. Cette bonté inattendue va être un fardeau autrement plus lourd à porter.

« L’évêque s’approcha de lui, et lui dit à voix basse:

-N’oubliez pas, n’oubliez jamais, que vous m’avez promis d’employer cet argent à devenir honnête homme. »

Cette phrase me renvoie à une scène de mon enfance. J’avais peut-être une dizaine d’années et passant la nuit chez ma grand-mère, j’avais été malade et l’avait appelée à mon chevet plusieurs fois dans la nuit. Au petit matin, me rendant compte de la fatigue que je lui causais, je lui avais demandé comment je pourrai un jour lui rendre tout ce qu’elle faisait pour moi. Elle avait eu cette réponse qui, je crois, a influé sur ma direction de vie:  » Ce n’est pas à moi que tu le rendras, c’est à d’autres, qui un jour auront besoin de toi. »

Ainsi la vie de jean Valjean va prendre une toute nouvelle direction à partir de ce jour.

« Jean Valjean, qui n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis, resta interdit. L’évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec une sorte de solennité:

-Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal mais au bien. C’est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu.

Victor Hugo – Les Misérables Chapitre XII.

Auteur : Annbourgogne

littéraire de goût, formation, loisirs, métier. retraitée passionnée mythes et légendes

5 réflexions sur « L’évêque Myriel et Jean Valjean »

  1. Bonjour l’ amie,
    Merci pour votre beau texte qui nourrit la réflexion.
    Pensez-vous que cet épisode de la vie de Jean Valjean est une forme d’ anti pacte faustien ?

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