Victor Hugo : L’ogre et la fée


Victor Hugo
Victor Hugo

Victor Hugo livre cette fable délicieuse écrite en 1861 peut-être pour se moquer de la colère disproportionnée d’une dame de sa connaissance. En effet, comme on dit maintenant, « on sent le vécu ».

Cette histoire est le thème d’un des spectacles du Chat troubadour, Compagnie productrice de contes musicaux pour enfants de la maternelle à la sixième. (lechattroubadour.blogspot.com). Ce conte  s’adresse aux enfants de 8 à 12 ans et connait un très grand succès actuellement.

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie

Etait fort amoureux d’une fée, et l’envie

Qu’il avait d’épouser cette dame s’accrut

Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut;

Pourtant le pauvre ogre avait fait des efforts de présentation. Il va même jusqu’à saluer, ce qui est mis en valeur en fin de vers. La répétition de la même conjonction de coordination  « et »  donne volontairement un tour maladroit à cette présentation au palais. De même, on ne comprend pas bien son nom, qui ressemble à un grognement d’ours avec ses sonorités [gro]. On entend juste le « ski » final qui nous indique qu’il est étranger, ce qui fait encore plus peur.

L’ogre, un beau jour d’hiver, peigne sa peau velue,

Se présente au palais de la fée, et salue

Et s’annonce à l’huissier comme prince Ogrouski

Petit coup de patte à la fée en passant tout de même :

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.

Il faut dire que l’enfant est appétissant, il est décrit avec des ingrédients de cuisine et de gourmandise  « crème », « brioche » :

Elle était, ce jour-là, sortie, et quand au mioche

Bel enfant blond, nourri de crème et de brioche

Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso

Il était sous la porte et jouait au cerceau.

Le vers suivant sonne comme les trois coups du destin :

On laissa l’ogre et lui tout seuls dans l’antichambre.

Les deux vers suivants marquent la lenteur du temps qui passe et l’ennui de l’ogre. On imagine le regard qui erre, qui s’arrête sur la fenêtre, qui repart sur les sièges vides de cette sorte de salle d’attente.

Comment passer le temps quand il neige, en décembre

Et quand on n’a personne avec qui dire un mot ?

La rapidité du vers suivant nous surprend, même si on s’attendait à cela. Les allitérations  [kro] et [m] se chargent du bruitage de la mastication.

L’ogre se mit alors à croquer le marmot

Qu’y a-t-il à expliquer, semble dire le pauvre ogre dans cette phrase lapidaire : « C’est très simple. »

« Ah quand même ce n’est pas bien, ça ne se fait pas vraiment » semblent signifier les vers suivants, avec une disproportion entre l‘acte et ce qu‘on en pense qui donne toute sa valeur humoristique à l‘extrait.

Pourtant c’est aller un peu vite

Même lorsqu’on est ogre et qu’on est Moscovite

Que de gober ainsi les mioches du prochain

L’ogre reste un ogre, il n’a pas beaucoup de réflexion. Quand il s‘ennuie, il ne pense pas, il a faim comme le dit ce vers un peu sous forme de proverbe.

Le bâillement d’un ogre est frère de la faim

L’ogre reste passif devant tout le remue-ménage qui s’ensuit. Il ne comprend pas bien ce qu’on cherche.

Quand la dame rentra, plus d’enfant : on s’informe

On sent la tension monter au fil des vers : on commence par envoyer le personnel (« on ») s’informer, puis la fée devient sujet de l’action, elle voit « avise » l’ogre, puis la bouche, puis le fait que cette bouche est énorme.

La fée avise l’ogre avec sa bouche énorme :

Elle crie en une sorte d’acmé de l’angoisse:

As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j’ai ?

L’ogre qui ne comprend toujours pas pourquoi on s’agite autant répond très simplement, comme s’il avait mangé des biscuits posés sur la table.

Le bon ogre naïf dit :  je l’ai mangé.

La moralité qui s’ensuit est savoureuse avec le jeu sur les euphémismes et les exagérations:

Or c’était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,

Jugez ce que devint l’ogre devant la mère

Furieuse qu’il eût soupé de son dauphin.

Que l’exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin;

N’allez pas lui manger, comme cet ogre russe,

Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien…

Il faut savoir qu’il existait à l’époque une expression « croquer le marmot » qui signifiait qu’on avait longtemps attendu dans une antichambre. Cela venait peut-être des peintres qui, pour tromper leur ennui, croquaient, c’est-à-dire dessinaient (faisaient un croquis) des enfants qui jouaient à cet endroit. Victor Hugo a pris l’expression au pied de la lettre pour nous faire sourire, comme le fera après lui l’humoriste Raymond Devos, entre autres. On dit encore aujourd’hui d’un bel enfant : « il est à croquer ».

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4 commentaires sur « Victor Hugo : L’ogre et la fée »

  1. Le marmot est le nom donné au heurtoir d’une porte représentant souvent une tête d’enfant. Croquer signifie aussi frapper. On imagine Victor Hugo composant ce poème dans une antichambre ou salle d’attente croquant le marmot.

      1. Un « marmot », avant d’être un enfant, est un singe (voir le « marmouset »). Certains heurtoirs étaient ornés de têtes plus ou moins monstrueuses (peut-être pour décourager les importuns!). Si on attendait devant la porte, on disait qu’on « croquait le marmot » (le heurtoir se trouve à hauteur de visage des visiteurs). Donc ici Hugo a doublement joué avec les mots, dans la mesure où le sens d’enfant est déjà depuis longtemps attesté à son époque, et celui de singe devait avoir disparu de la langue courante.
        Voir Robert :
        marmot [maYmo] n. m.
        ÉTYM. 1493, « singe », et de là « figurine grotesque » (1548); semble tiré du v. marmotter « marmonner » (attesté plus tard) « à cause des mouvements continuels que les singes font avec leurs babines » (Bloch), ou de mermer, marmer « raccourcir », du lat. mǐnǐmare, à cause du « museau raccourci, camus, de l’animal » (P. Guiraud). → Marmotte. Cf. Rabelais, IV, xv.

        1 Vx. Petite figure grotesque ornementale (servant de heurtoir, etc.). -> Marmouset.
        2 (1668; « enfant », 1640). Fam. Petit garçon. -> Enfant (cit. 25), marmouset (vx). | Un vilain, un gros marmot. | Autorité d’une nourrice sur son marmot (→ Gouverner, cit. 9). — Au plur. Enfants, sans distinction de sexe. è Marmaille. — REM. Le fém.marmotte est inusité au sens de petite fille; on dira : ce gros marmot est une fille.

        Bien cordialement

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